Expo :
Les femmes et le train

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La femme objet de répulsion ou de désir. Dès sa création, le chemin de fer n’échappe pas aux schémas qui régissent notre société. Ainsi, du temps où les compartiments des voitures étaient clos, rigoureusement séparés les uns des autres, sans possibilité d’échappatoire (le couloir longitudinal ne s’imposera qu’à la fin du XIXe siècle), préserver sa tranquillité était une priorité pour beaucoup. Et pour certains, la femme, tout autant que les enfants, était synonyme d’ennuis. 

Dans son étude sur la Physiologie des chemins de fer, parue en 1867, Edouard Siebecker brosse, non sans ironie, ce comportement :

« Votre plus grande crainte est de voir une femme se diriger vers votre compartiment. Une femme ! Un être qui ne peut supporter la fumée, qui vous criera de fermer la fenêtre, si elle est sujette au rhume. Alors, jusqu’au moment du départ, il s’agit d’éloigner ces êtres importuns. Vous vous mettez à la portière avec votre cigare, vous tâchez de vous rendre laid, hérissé, vous jurez, vous sacrez et vous êtes l’être le plus heureux du monde, si vous voyez une jeune femme reculer, avec horreur, en apercevant votre tête, et s’élancer vers une autre voiture. »

À l’inverse, il dénonce le voyageur qui recherche délibérément une présence féminine :

«  Les mœurs ont tellement changé, que la jeune fille la plus innocente reculera avec défiance devant une simple politesse faite par un voyageur, sachant parfaitement qu’elle cache une arrière-pensée inavouable. Et elle aura raison : le plus grand désir de l’homme, s’il supporte une femme dans son compartiment, sera d’être seul avec elle et de se faire payer avec usure ses moindres attentions. Aussi nous ne pouvons trop engager les femmes voyageant seules à se placer dans les wagons réservés à leur sexe. »

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Voyager seule n’était pas toujours rassurant pour une femme prisonnière de compartiments entièrement clos, sans aucune communication entre eux. Outre les paroles et les gestes déplacés, elle devait affronter le sans-gêne – notamment leur propension à fumer – de certains de ces messieurs. D’où les mesures prises par certaines compagnies, dès 1846 pour le Nord, visant à leur réserver sur certains trains un compartiment spécial. De facultative, cette disposition devient obligatoire en 1863. Elle est étendue à tous les trains et à toutes les classes, y compris à la 3e classe jusqu’alors ignorée. Sage décision selon Pierre Giffard (La Vie en chemin de fer, 1888) pour qui cela se comprend :

«  … plus on descend l’échelle sociale, plus la brutalité de l’homme menace la femme, plus la femme a besoin d’être protégée. »

Ce qui n’empêche pas les compagnies de solliciter de nombreuses dérogations, notamment pour leurs lignes de banlieue pourtant les plus exposées aux incivilités. Mais, toujours selon Giffard, si les voyageuses apprécient les compartiments « Dames seules » lors de leurs trajets de banlieue, où elles se trouvent chaque jour.

«  avec les mêmes hommes, égrillards et polissons qui (leur) murmurent des saletés à l’oreille ou (les) auscultent d’une manière indécente. »

Toutes n’adhèrent pas inconditionnellement à cette ségrégation lorsqu’il s’agit de voyages au long cours.

«   Si vous les interrogez, elles vous répondront : – Oh ! les Dames seules ! Ne m’en parlez pas. On n’y voit que des figures en lame de couteau. Sitôt qu’une jolie femme entre là-dedans, elle est toisée, inventoriée, par un personnel spécial de vieilles rigoristes, de jeunes maniaques qui n’auraient pourtant rien à craindre si elles voyageaient seules avec un régiment d’artilleurs. »

Supprimés au cours de la Première Guerre mondiale en raison de la pénurie de matériel, les compartiments «  Dames seules  » disparaissent progressivement dans les années qui suivent le retour à la paix. Il existe toujours aujourd’hui ces compartiments dans les rares trains de nuit encore en circulation. Les femmes continuent aujourd’hui à faire face à des paroles, gestes déplacés de certains hommes. Selon une étude menée par la Fédération Nationale des associations d’usagers des Transports en 2016, 87  % des femmes sont concernées par les harcèlements sexistes, sexuels, agressions sexuelles ou viols dans les moyens de locomotion, dont le train. Le Haut conseil de l’égalité femme-homme quant à lui estime que 100 % de femmes ont déjà été harcelées dans les transports en commun. Pourtant seulement 2% de femmes portent plainte

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