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VIII - Epilogue

Au-delà de la reconstruction du réseau ferré français, deux phénomènes constituent la trame historiographique de cette période d'occupation : l'épuration et la mémoire.

L'épuration

L'épuration des chemins de fer revient à un cheminot, en l'occurrence le ministre des Communications à la Libération, René Mayer. Ce dernier avait déjà assumé ces fonctions en Afrique du Nord en 1943-1944, comme commissaire du CFLN. Sa conception de l'épuration demeure, de l'Afrique du Nord à la métropole.

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René Mayer

René Mayer veut présenter une attitude à la fois ferme et modérée, consistant à frapper peu et rapidement. Ainsi, en mars 1944, il considère à propos de l'épuration des chemins de fer au Maroc : "Il n'est pas possible de laisser se prolonger une situation dans laquelle, faute d'avoir pris un petit nombre de mesures indispensables, on laisse en suspens une question qui fait naître une suspicion à l'encontre des chefs de service ou des directeurs, laquelle est de nature à nuire à la bonne exécution du service des chemins de fer. [...] Tout ceci doit être fait le plus rapidement possible afin qu'il soit mis un terme définitif à l'épuration d'une part, et à l'agitation qui naît, d'autre part, de la situation que j'ai décrite ci-dessus.(45)"

Surtout, il rejette toute pression prenant à témoin l'opinion publique, souhaitant avoir recours à la négociation : l'épuration doit demeurer le fait de la seule profession (ainsi la demande, le 2 septembre 1944, de la Commission des Voies et Communications du CNR de participer à l'épuration de la SNCF est repoussée au nom des impératifs de la reconstitution du service des chemins de fer; et le 13, le ministre institue des commissions d'épuration au sein de la Société nationale). Dans une affaire mettant en cause un directeur d'Exploitation au Maroc, René Mayer tente d'abord une négociation avec les cheminots syndicalistes, en prenant appui sur les arguments des autorités locales, en l'occurrence la Résidence. Ces arguments sont défaits lors de l'audition de ce directeur devant la Commission d'épuration. Mayer se range alors à l'avis de la commission, "dans un but d'apaisement social". C'est une solution intermédiaire qui conclut l'affaire : le directeur demande sa mise à la retraite, sans doute pour éviter une sanction administrative qui le priverait de ses droits. Ce type de conclusion, transactionnelle, sera souvent utilisée dans la haute fonction publique et la magistrature en métropole. Ainsi, l'ordonnance du 12 décembre 1944 relative à la retraite anticipée d'agents de la SNCF donne toute latitude au ministre pour écarter ceux qui ne sauraient ressortir de l'épuration et épargner à d'autres le caractère infamant des sanctions d'épuration. La cohésion de la corporation est centrale dans sa doctrine en matière d'épuration.

De fait, la solidarité de Réseau joue :René Mayer est fortement attaché au Nord. Or, Robert Le Besnerais demeure la cible d'attaques de la part des communistes. Cela met René Mayer dans une position des plus délicates. Le Besnerais vient en effet de la Compagnie du Nord : en 1936, il était directeur de l'Exploitation du Nord ; il fut aux côtés de Mayer pendant les négociations de l'été 1937 et devint le premier directeur général de la SNCF le ler janvier 1938. Mayer est prêt alors à épurer le président Fournier, un non-cheminot, pour conserver Le Besnerais. Mais Fournier, bien que fortement contesté par les syndicalistes communistes, demeure en fonction, faute de remplaçant; et c'est donc Le Besnerais qui sera alors épuré. René Mayer conclut l'épuration en déclarant devant l'Assemblée consultative : "Pour le personnel dirigeant, quoique les questions de technicité, qui se posent peut-être moins dans d'autres corps, eussent pu être valablement alléguées en ce qui concerne les chemins de fer, je ne sais s'il y a beaucoup d'administrations où le personnel dirigeant ait été renouvelé dans une semblable proportion : à la direction générale, trois directeurs centraux, trois directeurs régionaux. Tous les hommes qui sont actuellement à la tête des cheminots méritent d'y rester, les relations qui existent entre eux et la fédération des organisations syndicales et le personnel de tous grades le montre (46)."

À la même époque, les communistes, qui, dans un premier mouvement, ont fait de l'épuration une condition indispensable à la reconstruction, l'abandonnent progressivement au profit d'une stratégie de consolidation des pouvoirs qu'ils venaient d'obtenir au soin de l'administration, ceci, semble-t-il en rapport avec la stratégie du mouvement communiste international. C'est ce changement de priorité qui peut expliquer l'absence des cheminots communistes et de la Fédération dans les procès des ministres des Communications en Haute Cour de Justice, et le fait qu'ils n'aient pas répondu aux demandes de l'instruction.

Au total, l'épuration de la SNCF est proportionnellement l'une des plus faibles, comparée à celle pratiquée dans les autres administrations. La moitié des sanctionnés sont, par ailleurs, des cheminots de l'ancienne Sous-Direction de Strasbourg.

La construction de mémoire(s)

Concernant la mémoire cheminots, si l'on a recours aux figures spirituelles en ce domaine des idées, on peut considérer que La Bataille du Rail, le célèbre film de René Clément, en a constitué le récit fondateur. La dogmatique de ce film-mythe repose sur un postulat : toute relation avec les autorités allemandes durant l'Occupation avait relevé de la contrainte, tandis que tout ce qui n'appartenait pas à la contrainte avait constitué un acte de résistance. La Bataille du Rail a ainsi permis de rassembler symboliquement la communauté des cheminots autour de la notion de sacrifice, de justifier par la même son existence et la pérennité de ses structures, et enfin de la sanctifier par le souvenir du sang versé.

© Christian Bachelier, 1996
© SNCF et AHICF, 1999, pour la présente édition
Reproduction interdite sans l'autorisation expresse de l'auteur

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 45- AN, F14 13654, le commissaires aux Communications et à la Marine marchande à M. l'ambassadeur de France, commissaire aux Affaires étrangères, Alger le 16 mars 1944.

 46- Séance de l'Assemblée du 14 décembre 1944, Journal Officiel. Débats de l'Assemblée consultative provisoire, 15 décembre 1944, p. 539.

 

Épilogue