Rails et Histoire

Les Sens du mouvement. Modernité et mobilités dans les sociétés urbaines contemporaines - Sylvain Allemand, François Ascher, Jacques Levy (dir.)

Paris, Belin, 2004, 336 p., 23,50 euros.

Compte rendu par Joanne Vajda, juillet 2005

L’ouvrage fait suite à un colloque organisé en juin 2003 par l’Institut pour la ville en mouvement en collaboration avec le Centre culturel international de Cerisy. Ce colloque a réuni universitaires, sociologues, géographes, urbanistes, politologues, économistes et journalistes autour d’une question qui vise à comprendre comment les sociétés actuelles peuvent et doivent utiliser et maîtriser le mouvement. Plus largement, ce colloque montre les nombreuses problématiques que permet de développer l’analyse de la mobilité.
Dans l’introduction, François Ascher souligne que le mouvement est au cœur des dynamiques de nos sociétés, étant présent dans l’économie, dans la pensée sociopolitique, dans l’art, mais surtout dans l’espace urbain. La quarantaine de contributions présentées a été regroupée en quatre parties. La première, qui aborde le mouvement à l’échelle des sociétés et du monde contemporains, permet de mesurer la mobilité des biens autant que des personnes et des entreprises. Pourquoi voyage-t-on tant ? s’interroge John Urry. Pierre Veltz analyse la notion de mobilité et sa relation avec les grandes métropoles, tandis que Sharon Zukin, à travers l’exemple d’une expérience personnelle, nous fait prendre conscience de la façon dont la mobilité et les transactions sur Internet ont changé notre manière d’acheter. Rogério Haesbaert da Costa bouscule certaines idées reçues et propose de considérer les réseaux comme un élément composant les territoires. À la différence de Paul Virilio, il estime que le problème actuel n’est pas la déterritorialisation, mais la grande complexité des reterritorialisations. Catherine Wihtol de Wenden s’intéresse à la formation d’une nouvelle citoyenneté fondée sur le droit à la mobilité.
Les contributions de la deuxième partie montrent comment la mobilité redéfinit l’individu et le lien social. La mobilité généralisée, explique Alain Bourdin, engendre des modifications de la socialisation. Pour Danilo Martucelli, la mobilité, la suractivité et l’immatérialité d’un univers social représentent un indicateur du prestige social d’un individu. Michel Lussault rappelle que la mobilité est indissociable de l’espace, suggérant par là une analyse des liens qui se créent entre les individus et l’espace. Eric Le Breton analyse la mobilité des exclus et des marginaux qui apparaît différente de celle du reste de la société, car souvent contrainte. Dana Diminescu s’intéresse à la figure du migrant transnational, à travers l’exemple des migrants roumains. Elle montre leur grande mobilité, leur arrivée sur le marché international, insistant sur les relations qu’ils continuent à entretenir avec leur pays d’origine. La contribution de Francis Jauréguiberry montre comment les nouvelles technologies, les télécommunications jouent un rôle d’accélérateur des déplacements. Nigel Thrift accorde de l’attention aux techniques de positionnement, à la traçabilité et à la coordination que nécessitent les déplacements des personnes et des objets dans l’espace. Tim Cresswell rappelle que la mobilité, qu’il situe dans une perspective historique, n’a pas toujours été bien perçue.
Dans la troisième partie, il est question des transformations de l’espace urbain par la mobilité généralisée. Jacques Lévy démontre que les espaces urbains ne peuvent être pensés sans le mouvement et la circulation. Francis Beaucire relance le débat entre ville compacte et ville étendue, en s’interrogeant sur la transposition du modèle de la ville rhénane en France. Edward Soja introduit l’idée de nodalités post-métropolitaines pour caractériser des formations urbaines nouvelles. Comment le commerce électronique affecte-t-il la mobilité des personnes et des marchandises ? C’est la question à laquelle répond Alain Rallet. Jean-Yves Leloup montre comment la musique électronique a généré une forme de mobilité spécifique. John Eade pointe les limites de la notion de « villes globales », montrant que la diversité multiculturelle des grandes villes européennes doit être prise en compte pour comprendre leur spécificité. Samuel Bordreuil définit l’existence d’une nouvelle figure qui accompagne la mobilité urbaine, celle du flâneur.
La dernière partie de l’ouvrage est consacrée au transport et à l’action publique. Marie-Hélène Massot et Jean-Pierre Orfeuil décrivent la mobilité des citadins dans vingt ans, suite à l’évolution de l’usage de la voiture et des autres moyens de transports urbains. Robert Cervero montre comment la voiture peut satisfaire aux exigences du New Urbanism. Vincent Kaufmann se penche sur les paradoxes de l’automobile en ville, tandis que Marcel Smets rend compte de la modification du paysage par les routes et les voies ferrées et des tentatives d’intégrer ces infrastructures dans les sites naturels ou urbains. La contribution de Michael Browne analyse la gestion urbaine du transport de marchandises, tandis que celle de Michel Savy aborde la question du « découplage » entre la croissance économique et le transport des marchandises. À travers l’histoire d’un pont qui ne sera jamais construit à Montréal, Daniel Latouche aborde la question des politiques publiques liées aux transports, que Christine Bauhardt aborde à la lumière des acquis des gender studies. Lu Huapu présente les stratégies de la politique des transports en Chine. En guise de conclusion, Jacques Lévy revient sur les contributions présentées et donne à voir toutes les questions qui restent encore en suspens.
Intérêt pour l’historien des chemins de fer  : Comment l’historien des chemins de fer, familier avec la notion de mobilité, intègre-t-il ces nouveaux questionnements dans ses recherches ? Quelle relation entretient finalement le réseau ferroviaire avec le territoire ? Quel rôle jouent les moyens de transport dans l’évolution de la société ? À l’inverse, comment les exigences de mobilité actuelles influencent-elles le développement du transport ferroviaire ?

Copyright © AHICF, Joanne Vajda, 2005. Tous droits réservés.