Rails et Histoire

Les Saint-simoniens. Raison, imaginaire et utopie - Antoine Picon

Paris, Belin, 2002, 381 p. 22, 80 €.

Compte rendu par Joanne Vajda, avril 2003

L’auteur a choisi des angles de vue complémentaires pour approcher la courte histoire du mouvement engendré par Claude-Henri de Rouvroy comte de Saint-Simon (1760-1825). A. Picon s’attarde sur deux groupes d’adeptes : les ingénieurs polytechniciens et les ouvriers, les deux catégories étant très réceptives au message de Saint-Simon. Cette approche veut analyser la dimension sociale de l’idéologie, s’arrête sur la vision de la société de l’avenir qu’elle propose et montre quelles sont les stratégies mises en œuvre pour attirer de nouveaux adeptes.
L’auteur se penche évidemment sur le rapport entre réflexion et pratique du mouvement, mais surtout sur sa conception des sciences et des techniques, soulignant les spéculations qui éloignent les saint-simoniens du discours scientifique dominant et la faible place occupée par l’industrie dans leur pensée. Ceci n’est pas étonnant puisque l’industrie et la science sont perçues par les saint-simoniens plutôt comme une dynamique sociale, un moteur de métamorphose des rapports sociaux, que comme un ensemble de connaissances. Voilà qui remet en cause le rôle d’inspirateurs et d’éclaireurs que leur attribue François Perroux dans son livre, Industrie et création collective (Paris, PUF, 1964-1970).
L’auteur évoque la contribution de l’utopie saint-simonienne à l’édification du monde réel qui, tout comme celle de Fourier et d’Owen, permet l’expression d’attentes et de pratiques concrètes et étudie parallèlement la proportion de l’utopique dans les sciences et les techniques. Il souligne le rôle de la dimension religieuse du mouvement, généralement occultée par les études sur le saint-simonisme.
Le projet d’aménagement des territoires et des villes, dont le chemin de fer est partie intégrante, fait l’objet de la dernière partie du livre. La passion pour les infrastructures de transport de Saint-Simon n’est rien à côté de celle de ces disciples. C’est cet engouement qui explique l’interprétation qu’ils donnent de l’histoire humaine, perçue comme une série de migrations et de rencontres entre civilisations. Les propositions des saint-simoniens permettent d’imaginer les voies de communication et les échanges à l’échelle planétaire. Le chemin de fer, symbole de « l’association universelle », selon une formule de Michel Chevalier, trouve dans les saint-simoniens des partisans enthousiastes. Pour François Caron le saint-simonisme est plutôt « une idéologie d’accompagnement » d’un mouvement qui existe aussi dans d’autres pays (voir l’Histoire des chemins de fer en France, tome premier, 1740-1883, Paris, Fayard, 1997, p. 93.). Voulant s’opposer à cette affirmation, Antoine Picon tente de lancer une polémique autour de l’activité soutenue des disciples de la doctrine, de leur rôle important dans les représentations et les nouvelles pratiques de l’aménagement du territoire et dans la constitution du réseau ferré. Mais cette position ne semble nullement contradictoire avec celle de l’historien des chemins de fer, puisque F. Caron ne conteste pas le rôle des saint-simoniens. Picon s’attarde enfin longuement sur la notion de réseau pour en montrer la dimension politique.
La pensée de la métropole est mise en exergue par l’association entre réseaux et monuments, symbolisant l’alliance entre technique et effets pittoresques (particulièrement bien représentée à l’époque à travers l’art des jardins). Pour ce qui est de l’architecture, les saint-simoniens l’imaginent organique, dynamique et flexible.
Intérêt pour l’historien des chemins de fer : Quel historien des chemins de fer ne s’est pas « heurté » aux saint-simoniens ? Les travaux sur le saint-simonisme sont nombreux, ainsi qu’en témoigne la bibliographie du livre. L’ouvrage n’apporte pas d’éclairage radicalement nouveau, mais essaye d’instaurer des débats, notamment au sujet du rôle de l’idéologie saint-simonienne dans le développement du réseau ferré et de l’importance des saint-simoniens dans l’essor de l’industrie.

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