Rails et Histoire

Le Travail à l’époque contemporaine - Dominique Barjot (dir.)

Paris, Éd. du CTHS, 2005, 431 p., 25 euros.

Compte rendu par Joanne Vajda, mars 2005

L’ouvrage constitue les actes d’un des colloques du 127e congrès du CTHS, qui s’est tenu du 15 au 20 avril 2002 à Nancy. Il regroupe les contributions de 22 historiens qui s’interrogent sur la place du travail dans les sociétés contemporaines. Après avoir identifié quelques tendances de fond concernant les mutations spatiales et temporelles générées par le travail, l’ouvrage aborde la question des représentations et des stratégies, avant de s’intéresser aux rapports entre divers secteurs, entreprises et métiers.
La Lorraine apparaît comme un excellent terrain d’observation des rapports entre l’industrialisation et le travail ouvrier (François Roth, « Industrialisation et mouvement social dans l’espace lorrain, XVIIIe – XXe siècles » et Jean-Marie Moine, « À la recherche de la houille blanche en Meurthe-et-Moselle dans les années 1900 : un avortement industriel »). Bien que la géographie industrielle n’ait pas été beaucoup modifiée par le retour de la région à la France, les conséquences sociales de son industrialisation sont visibles : les activités s’organisent surtout autour du rail et de la route, on enregistre des cycles successifs d’immigration qui viennent compléter la main-d’œuvre locale et le syndicalisme ouvrier tarde à s’organiser. À la désindustrialisation des années 1970-1980 succède une ré-industrialisation fragile tributaire des multinationales, de la délocalisation des entreprises, de leur disparition, des fusions et des rachats.
Aimée Moutet (« L’évolution de la notion de qualification dans l’industrie française des années 1930 au Trente Glorieuses »), comme Jean-Marie Moine, aborde l’évolution de la notion de qualification, qui n’ayant jamais bénéficié d’une définition scientifique, repose sur l’apparition des systèmes d’organisation nouveaux, tel le taylorisme, le fordisme ou le système Bedaux. Erik Geerkens (« L’application du système Bedaux dans l’industrie belge des années 30 ») montre justement l’intérêt de quelques entreprises belges pour ce dernier système destiné à gérer uniquement le facteur humain.
Le temps représente à la fois un instrument de gestion du travail et un enjeu social (Nicolas Hatzfeld, « De l’arme patronale au recours ouvrier, la mutation du chronomètre ») et se trouve ainsi au cœur des relations industrielles et des relations de travail. Il est à relier à ce titre aux formes du salaire. Le processus de définition des salaires s’affine au cours des années 1944-1958, grâce aux négociations entre l’État, les entreprises et les salariés. Michel-Pierre Chélini (« Travail et revenu du travail : la redéfinition du salaire dans l’après-guerre français, de la Libération aux années 1950 ») souligne toutefois les disparités qui subsistent, notamment entre hommes et femmes, entre ouvriers qualifiés ou non, ou encore entre la région parisienne et le reste du pays.
En matière de droit du travail, la jurisprudence joue un rôle important. C’est ce que met en évidence Nicolas Marty, dans sa contribution, « Les conditions historiques d’un revirement de jurisprudence majeur dans l’histoire du droit du travail français : l’arrêt « Perrier » de la Cour de Cassation (1974). »
La seconde partie de l’ouvrage est consacrée aux représentations et stratégies. Alain Leménorel (« Du paternalisme à la culture d’entreprise ») montre comment la culture d’entreprise, base de l’identité collective, au cœur de laquelle se trouvent les représentations, apparaît comme une alternative au paternalisme, qui visait en réalité le même objectif : imposer une logique productive et une pacification sociale.
Caroline Piquet (« Port-Fouad : New Harmony dans l’isthme de Suez ») illustre la façon dont les représentations conduisent à des réalisations sociales et urbaines, comme dans le cas de la ville de Port-Fouad, construite en 1926 par la Compagnie de Suez, tandis que Sylvie Guillaume (« Discours et représentations du travail chez les petites et moyennes entreprises industrielles et commerciales au XXe siècle ») montre comment celles-ci nourrissent les discours identitaires en prenant l’exemple des patrons des PME.
En matière de mobilisation du travail, l’État joue un rôle majeur. C’est ce que démontre Sandrine Dauchelle (« La Direction des Etudes et Fabrications : un service industriel et militaire ») au travers de l’exemple de l’administration militaire qui s’est préoccupée de former des hommes et de mobiliser du travail productif au service de la Nation.
Pour analyser les conditions de travail et les statuts sociaux Maria Vasilieva (« Statuts sociaux et conditions de travail dans le secteur nucléaire soviétique en 1945-1985 ») prend le cas du secteur nucléaire, où de nombreux scientifiques sont mobilisés, des ingénieurs et des travailleurs qualifiés, mais qui fait aussi appel à une main-d’œuvre gratuite, les prisonniers des camps staliniens et l’armée.
Laure Machu (« Pierre Laroque, exemple d’une réflexion sur la convention collective pendant l’entre-deux-guerres ») s’intéresse aux conventions collectives et au rôle de Pierre Laroque.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la productivité est au cœur de la stratégie de modernisation du pays. Jean Fourastié apparaît comme un acteur important de la réussite de la politique française en matière de productivité dans les années 1950-1960 (Régis Boulat, « Jean Fourastié, le modèle américain et la productivité (années vingt-années soixante) »).
La dernière partie de l’ouvrage aborde le thème « Secteurs, entreprises et métiers ». Les conditions de travail sur les chantiers font l’objet de deux contributions, celle de Rang-Ri Park-Barjot (« Entreprise et accidents du travail : l’exemple de la Société de construction des Batignolles (1872-1914) ») et celle de Denis Varaschin (« Travail et grand chantier. La construction du canal de Jonage »), qui souligne le rôle important des étrangers dans la direction de l’exploitation de la société qui se trouve à l’origine du plus important chantier lyonnais du XIXe siècle. Les mutations techniques jouent un rôle dans l’organisation du travail et dans l’évolution des revendications salariales, comme le montrent les articles de Jean-Pierre Williot (« L’allumeur de réverbères au temps de l’éclairage au gaz (seconde moitié du XIXe siècle) »), d’Éric Kocher-Marboeuf (« La recherche perpétuelle de l’excellence au travail : l’exemple des fondateurs de la coopérative laitière d’Échiré (1894-1914) ») et de John Barzman (« Clarks, élévateurs, fenwicks et autres américaneries : travail des dockers et nouvelles technologies, 1944-1964. Le cas de la Compagnie Générale Transatlantique »).
Laurence Americi (« Des salariés chez les philanthropes : la naissance du métier d’employé de Caisse d’épargne au XIXe siècle ») présente les spécificités de la professionnalisation d’un établissement philanthropique à travers l’exemple de la Caisse d’Epargne des Bouches-du-Rhône et Sébastien Richez (« Le facteur rural au travail : le cas de dix-huit tournées ornaises (XIXe-XXe siècles) traite de la question du travail en milieu rural, à travers l’exemple des facteurs, montrant les limites de la politique de l’administration des postes.
Intérêt pour l’historien des chemins de fer  : Cette appréciation du travail comme objet, à travers les secteurs économiques et les conditions et mondes professionnels de l’ouvrier et de l’employé, à travers les époques et les doctrines successives ou superposées, permet de situer les caractères jugés peut-être à tort spécifiques au monde du travail ferroviaire dans une évolution de longue durée qui prend en compte les multiples facteurs du travail, de son exercice et de sa perception. Par ailleurs, à l’heure où temps de travail et pouvoir d’achat font l’actualité, il est utile de se remémorer l’évolution du travail et de saisir les mutations profondes qu’il a subies dans le temps et dans l’espace.

Copyright © AHICF, 2005. Tous droits réservés.