Rails et Histoire

"La fée Électricité en conflit "

Tiré d'Histoire et sociétés, Revue européenne d’histoire sociale, n° 5, 1er trimestre 2003, 144 p., 10 euros.

Compte rendu par Joanne Vajda, avril 2003

Pour ceux qui ne connaissent pas encore cette revue, il s’agit d’une publication de qualité, due à l’initiative de l’association Groupe d’histoire sociale et éditée par Alternatives Économiques. Elle est structurée en quatre rubriques principales : Dossier, Travail, Biographie et Groupe social et Image. Un cahier central en couleurs complète par l’iconographie les thèmes développés dans la revue, des résumés bilingues français-anglais des articles en facilitent la lecture rapide et une rubrique comptes rendus informe les lecteurs des dernières parutions pouvant les intéresser.
Le dossier de cette cinquième livraison est consacré à l’histoire du syndicalisme et aux revendications des électriciens en France au XXe siècle. Les articles publiés représentent le résultat d’une journée d’étude organisée le 22 novembre 2002 par le Comité d’histoire de la Fondation EDF et le Centre d’histoire sociale du XXe siècle de l’Université Paris I – Panthéon-Sorbonne sur le thème : « Conflits du travail et relations sociales dans les industries électriques. France-Europe, fin XIXe-XXe siècle ». Tout comme l’histoire des chemins de fer, l’histoire de l’électricité a le plus souvent négligé la dimension sociale et humaine de ce secteur. L’histoire du syndicalisme électrique a déjà fait l’objet d’analyses et de publications, en premier lieu celles de Michel Dreyfus (voir par exemple le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français. Gaziers-électriciens, publié sous sa direction, Paris, Éd. de l’Atelier, 1996, mais aussi ses contributions aux tomes 2 et 3 de l’Histoire de l’Électricité en France portant sur les mouvements syndicaux et la politique sociale des origines à nos jours). En revanche l’histoire des rapports sociaux et des relations de travail, plus difficiles à saisir, est beaucoup moins connue.
Dans un premier article, Michel Dreyfus et Stéphane Sirot analysent le syndicalisme, les revendications et la pratique gréviste des électriciens en France au XXe siècle. Dreyfus rend compte du visage particulier que revêt le syndicalisme des électriciens, en retraçant son histoire, tandis que Sirot se penche sur la pratique gréviste caractérisée par des conflits brefs et massifs qui constituent une pression maîtrisée. La situation des industries électriques implique une résolution prompte des conflits, c’est pourquoi la pratique de la négociation avec les pouvoirs publics est rapidement installée.
L’histoire orale est mise à contribution par John Barzman pour retracer un morceau d’histoire locale lié aux grèves de mai 1968 des électriciens-gaziers du Havre, tandis qu’Alexandre Fernandez s’appuie sur le fonds documentaire du secrétaire de l’Union départementale des syndicats confédérés de Gironde pour mettre en évidence une démarche singulière, une consultation nationale des électriciens-gaziers, organisée par la CGT en janvier 1970, au sujet de la convention salariale proposée par le gouvernement.
Une comparaison entre la France et deux de ses voisins, l’Espagne et l’Allemagne, permet de saisir les particularités françaises, notamment dans la manière de régler les conflits sociaux. Anna M. Aubanell Jubany s’intéresse à la réaction du patronat face aux conflits dans les entreprises électriques madrilènes entre les deux guerres et à la politique sociale mise en œuvre afin d’éviter les litiges. La même attitude est observée par Ivan Ureta Vaquero dans l’analyse du secteur des grands travaux hydroélectriques espagnols entre 1907 et 1977, où la gestion des relations sociales sur un mode paternaliste permet de neutraliser les mouvements revendicatifs. Complètement à l’opposé, la politique de répression appliquée par Pechiney entre 1921 et 1973 est loin de représenter une exception dans le paysage des grandes entreprises françaises, même si l’exemple choisi par Gérard Vindt est un des plus radicaux.
L’Allemagne met en place, à partir des années 1950, un système de cogestion des entreprises que Karl Lauschke a étudié. Il en résulte que les conflits ouverts sont enrayés, les relations sociales demeurant "pacifiques".
Dans la rubrique « Travail », ce domaine est abordé dans une perspective inversée, Nicolas Touyon proposant une réflexion sur les chômeurs en France dans les années 1930 et les politiques menées à leur encontre.
L’enquête de terrain d’Alexandra Bidet montre comment les pratiques laborieuses liées à la construction des lignes téléphoniques engendrent la constitution du corps des « lignards » au sein de l’administration des PTT. La démarche de cette sociologue est introduite par comparaison avec l’étude de Christian Chevandier, Cheminots en grève, ou la construction d’une identité (1848-2001), Paris, Maisonneuve & Larose, 2002, ce dernier ayant examiné la manière dont l’identité d’un groupe se forge en fonction d’une réalité, des pratiques de travail et des revendications.
L’analyse par Henri Barreiro du cinéma de la « dissidence espagnole » entre 1950 et 1970 est l’occasion pour l’auteur de réfléchir à la relation entre l’histoire et le cinéma, à la place et au rôle du cinéma dans l’histoire et à l’utilisation du cinéma comme source pour l’historien.
Enfin, Jean-François Wagniart se penche sur le cinéma social anglais à travers le travail du cinéaste Ken Loach.
Le prochain numéro de la revue portera sur les États sociaux en Europe au XXe siècle. Une approche comparative de la grève en Europe occidentale fera l’objet de la 9e livraison, prévue pour le 1er trimestre 2004.

Intérêt pour l’historien des chemins de fer : Des approches méthodologiques diverses et des comparaisons possibles avec les relations de travail et le dialogue social chez les cheminots font l’intérêt de ce numéro. Il faut retenir en particulier la place que la revue accorde à l’image. La mise en place du comparatisme à l’échelle européenne pour l’analyse des rapports sociaux entre des groupes similaires est une dimension de la recherche française qui reste à développer, comme le montre l’intérêt présenté ici par les articles sur l’Espagne et l’Allemagne.

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