Rails et Histoire

L’État et l’architecture. 1958-1981. Une politique publique ? - Éric Langereau

Préface de Jean-François Sirinelli, Paris, Picard, 2001, 559 p.

Compte rendu par Joanne Vajda, mars 2005

Selon Éric Langereau, « l’histoire de l’architecture n’a de sens qu’à l’intérieur de l’histoire tout court » (p. 20). Voilà qui explique bien sa démarche, justifiée par le double regard, d’architecte et d’historien, qu’il porte sur les responsabilités de la puissance publique en matière d’aménagement de l’espace depuis la naissance de la Ve République jusqu’en 1981. C’est une belle démonstration de cette affirmation que fait ici Éric Langereau, qui relève en outre plusieurs défis, à commencer par celui de procéder à des investigations historiques sur des périodes relativement récentes. Il n’est, certes, pas le premier à le faire, mais sa façon d’aborder l’histoire montre que pour un tel sujet il devient possible de réduire le recul habituellement nécessaire à l’historien. Toutefois, par souci de distanciation, il refuse de repousser les limites chronologiques de la recherche, comme cela aurait pu paraître logique, jusqu’à 1995, date qui marque le dernier tournant dans l’histoire de la direction de l’Architecture, administration centrale qui assume la tutelle des professions de l’architecture. Ce choix, légitime, est aussi motivé par le fait que l’essentiel du système institutionnel de la politique de l’architecture se met en place avant 1981.
Pour revenir au caractère novateur de cet ouvrage, disons qu’il propose un autre angle de vue de l’histoire de l’architecture que celui habituellement utilisé. Située au croisement de l’histoire de l’architecture avec l’histoire urbaine, mais aussi avec l’histoire culturelle et l’histoire politique, la recherche d’Éric Langereau contribue à l’écriture d’une histoire des politiques publiques et se constitue ainsi, comme le souligne Jean-François Sirinelli dans la préface, en une histoire de notre cadre de vie.
Soulignons encore l’intérêt de cette recherche du point de vue de la méthode. L’auteur ne s’est point contenté d’une analyse des sources d’archives écrites, mais a procédé à la constitution de sources orales, allant à la rencontre d’une quarantaine d’acteurs qui ont participé à l’aménagement de l’espace et dont on trouve des notes biographiques à la fin de l’ouvrage. Du croisement de ces témoignages avec les documents écrits, il résulte une histoire du temps présent qui rend compte de la qualité architecturale de notre environnement, auquel le regard de chacun d’entre nous est confronté quotidiennement.
Venons maintenant au sujet proprement dit. Partant du constat que l’espace habité, au sens large, est d’abord décidé avant d’être conçu et que l’histoire récente de l’architecture française se focalise surtout sur les réalisations architecturales elles-mêmes et sur les pratiques professionnelles des architectes, Éric Langereau propose d’élargir son champ par l’analyse des structures administratives de l’État qui permettent de promouvoir une certaine qualité architecturale de la construction. Ceci donne un bon aperçu des mécanismes du pouvoir chargé de la transformation de l’environnement construit, des mutations institutionnelles et des péripéties de la direction de l’Architecture, qui a changé quatre fois de ministère en quarante ans. Le plan de l’étude, en cinq parties, correspond à trois périodes de l’histoire française, la décennie gaullienne, le quinquennat pompidolien et le septennat giscardien. L’auteur dégage la chronologie propre de son objet d’étude, qui résulte de deux événements particuliers, la création du ministère de l’Équipement en 1966 et celle du ministère de l’Environnement et du Cadre de vie en 1978.
Si l’auteur évoque le moins possible l’aspect matériel de la production architecturale, ce n’est guère pour occulter le débat sur le sujet, encore moins celui sur la qualité architecturale, mais pour mieux capter l’attention du lecteur et susciter son intérêt pour cette forme d’histoire de l’architecture, qui ne s’adresse pas uniquement aux spécialistes.
L’évolution de l’enseignement de l’architecture fait l’objet d’une attention particulière de la part d’Éric Langereau, en tant que facteur important de la modification de la nature des productions architecturales. Il s’intéresse aussi à la difficile émergence d’un espace de représentation des cultures architecturales, l’Institut Français d’Architecture (IFA), critiquant la vision trop étroite de la politique culturelle de l’État.
Les sources écrites consultées et une bibliographie thématique, mais aussi la restitution chronologique qui montre le cheminement de la politique de l’architecture de 1958 à 1981 et des organigrammes schématiques des administrations qui figurent en annexe, aux côtés des index des noms de personnes, d’institutions et d’administrations complètent la lecture de l’ouvrage.
Intérêt pour l’historien des chemins de fer  : Du point de vue de la méthode, une perspective transversale qui croise plusieurs histoires et des sources différentes nous apparaît aujourd’hui comme le meilleur moyen d’aborder l’histoire pour la renouveler, qu’il s’agisse de celle de l’architecture ou de celle des chemins de fer. Du point de vue du sujet abordé, l’ouvrage dépasse les limites de l’histoire de l’architecture, car il permet de comprendre les mécanismes de fonctionnement du pouvoir public et devrait à ce titre intéresser un éventail assez large de chercheurs. Le lecteur néophyte n’aura pas beaucoup de difficultés à le parcourir ; cela devrait lui permettre de comprendre que la création architecturale est d’abord entre les mains de la puissance publique, ce qui ne disculpe point certains architectes d’une production médiocre. Enfin, à l’heure des débats sur la réforme de l’enseignement de l’architecture et sur le devenir des Halles, la qualité de la production architecturale au regard de la création européenne et la sensibilisation des Français à la qualité de leur environnement construit demeurent des sujets d’actualité qui concernent tout un chacun.

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