Rails et Histoire

"L’écran cheminot" - Michel Ionascu

Article tiré des Cahiers de l’ANATEC, Archives nationales audiovisuelles du travail et des entreprises au Creusot, n°4, printemps 2002 et n°5 (automne 2002), p. 24-76 [en ligne : http://www.anatec.org/fr ].

Compte rendu par Joanne Vajda, avril 2003

L’article de Michel Ionascu traite du cinéma d’entreprise à partir d’une recherche effectuée dans le fonds de la SNCF qui regroupe quelques 2000 films depuis 1945 jusqu’à nos jours. L’auteur tente de comprendre s’il s’agit d’une œuvre de commande, destinée à élaborer une image de l’entreprise vue de l’intérieur, ou s’il s’agit d’une production qui se positionne à l’opposé d’un cinéma commercial. Il attire l’attention, dès le début, sur la disparition des images réalisées par les anciennes compagnies privées de chemin de fer et sur les mauvaises conditions de stockage de ce genre de trésors dans les cinémathèques régionales.
M. Ionascu divise les images conservées à la SNCF en trois périodes : l’ère classique (1945-1970), dont les films sont dus au « producteur » René Censier et au réalisateur André Périer, l’ère rénovatrice (1970-1985), dont la production est assurée par Georges Ragot et les réalisateurs : Yves Clara, Robert Legrand et Sylvère Florentin et l’ère vidéo (depuis 1985) dont le résultat est l’œuvre de Gérard Bézard puis de Mireille Martin.
L’idée d’un travail de commande qui s’oppose à la créativité, d’une part, et le fait que le documentaire ne soit pas l’œuvre de professionnels reconnus du cinéma, d’autre part, font que ce genre de films constitue un terrain qui a encore très peu été défriché par la recherche.
C’est donc l’occasion pour M. Ionascu de retracer l’histoire de la Section Cinématographique de la SNCF, devenue Centre Audiovisuel (CAV) en 1983, tout en remontant à la production des compagnies privées qui a précédé celle de la SNCF. Il analyse les différentes étapes du travail effectué, le rôle des différents intervenants, la relation entre le cinéma et le chemin de fer et la diffusion de ces films. Au début, le travail de la SNCF se situe à l’opposé de la production commerciale, le principal souci des producteurs étant de rendre fidèlement la réalité de la vie des cheminots. L’auteur souligne la construction identique des films réalisés entre 1945 et 1955, l’expliquant par la marge réduite dont disposent les producteurs et par l’utilisation de la même équipe, composée d’autodidactes. Les principaux sujets abordés par les films de la SNCF durant cette période sont : la reconstruction nationale et l’électrification, la formation et la sécurité du personnel et l’éducation.
Peu à peu la production se diversifie et on y décèle une parenté avec la production commerciale (on réalise même des films touristiques). A partir des années 1970, les moyens augmentent et des réalisateurs extérieurs rejoignent l’équipe. M. Ionascu s’intéresse à la réception des films à cette époque - qui est aussi l’occasion d’analyser la composition du corps social des cheminots - , mais aussi à la censure administrative, au rôle de l’humour véhiculé par certains de ces films et à sa disparition au milieu des années 1990, signifiant la fin d’une forme d’expression hardie.
La technique supplante progressivement l’homme dans la production cinématographique. Le TGV devient le grand héros depuis le début des années 1980, et ce pendant une dizaine d’années, mais le rôle de l’être humain n’est jamais oublié et tous les métiers de l’entreprise sont représentés à travers les films de la SNCF. L’auteur comprend également dans son étude les magazines institutionnels. Il s’agit de court-métrages diffusés en interne, tel Le Magazine du Rail, la série Étre cheminot ou Le Magazine-Vidéo qui traitent soit de sujets d’actualité, soit de portraits de cheminots.
Les documentaires et les reportages continuent d’enrichir la production du Centre Audiovisuel, mais les films de fiction ont totalement disparu comme mode d’expression. Dans la conclusion de l’article, l’auteur insiste sur les problèmes rencontrés par l’audiovisuel d’entreprise de la SNCF actuellement, sa difficulté à trouver une raison d’être et une identité propre. Il propose deux solutions pour sortir de cette impasse : filmer le travail pour l’analyser et participer à la coproduction de documentaires, afin de permettre à l’entreprise de diversifier sa communication. Il suggère également le développement des relations commerciales avec des institutions, telles la Bibliothèque Nationale, les Archives du film, les cinémathèques ou l’Institut National de l’audiovisuel ou de partenariat avec les maisons de production et les éditeurs de cassettes vidéo.

Intérêt pour l’historien des chemins de fer : L’histoire du cinéma d’entreprise fait partie de ces sujets transversaux qui permettent le croisement de plusieurs histoires : celle de la production filmique, celle de l’entreprise et celle des personnels, sans oublier la relation avec les moments importants de l’histoire nationale. Pour les historiens à la recherche de sources, la production de la SNCF est un trésor, mais à manipuler avec précaution !

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