Rails et Histoire

François Caron, 1931-2014

François Caron, historien de l’économie, de l’entreprise et des systèmes techniques, qui a croisé les disciplines et donné un sens aux concepts clés de notre époque – réseau, innovation, culture professionnelle et dimension sociale de la technique - nous a quittés le 14 décembre 2014. Michèle Merger, qui fut l’une des premières étudiantes en doctorat de F. Caron et qui lui a succédé à la présidence du comité scientifique de Rails et histoire, retrace ici la carrière de son maître, qui reste le nôtre.

François Caron, 1931-2014

François Caron, 1931-2014

Malade depuis quelques mois, François Caron nous a quittés le 14 décembre 2014 à l’âge de 83 ans. Sa disparition laisse un grand vide dans la communauté des historiens français et parmi ses élèves qui ont pu accomplir sous sa direction des travaux de recherche, les conduisant pour la plupart à des carrières de chercheur ou d’enseignant-chercheur.

François Caron est né à Hazebrouck en 1931 ; après ses études secondaires, il s’est dirigé vers la Sorbonne pour commencer ses études d’histoire et vers l’École libre des Sciences Politiques dont il a été diplômé en 1953. Après avoir obtenu l’agrégation d’histoire (1956) et accompli son service militaire (en grande partie en Algérie), il a été nommé professeur au lycée Chaptal. C’est à partir de ces premières années de professorat qu’il a entrepris ses recherches sur la Compagnie des chemins de fer du Nord dans le cadre de la préparation d’une thèse de doctorat d’État sous la direction d’Ernest Labrousse puis sous celle de François Crouzet à partir de 1965. En octobre 1959, il est devenu attaché de recherche au CNRS, ce qui lui a permis d’avancer ses travaux et, en octobre 1965, il a été nommé assistant à Paris X-Nanterre. Dès lors, il a pu gravir les divers échelons du cursus universitaire : promu maître-assistant, il a été ensuite appelé à succéder à André Armengaud, professeur titulaire de la chaire d’histoire économique à l’université de Dijon. Après sa brillante soutenance de thèse en mai 1969, il a obtenu le statut de professeur des universités en histoire contemporaine. Il a quitté son poste en 1976, date à laquelle il a été élu professeur d’histoire économique à Paris - Sorbonne (Paris IV), succédant ainsi à Pierre Léon. Cinq ans plus tard, il est devenu directeur de l’U.E.R. d’histoire et a assumé cette fonction jusqu’en septembre 1986, date à laquelle il a été nommé chef de la mission scientifique au ministère des Universités. De retour à la Sorbonne, il a créé, avec la collaboration de ses collègues de l’EHESS, du CNAM et de Paris VIII, le DEA d’histoire des techniques. En 1988, il a été l’un des fondateurs de l’école doctorale de Paris IV Mondes contemporains dont il est devenu le premier directeur. Parallèlement, il a enseigné l’histoire économique à l’École nationale des Chartes et dirigé de nombreux travaux. Devenu vice-président du conseil scientifique de l’université en 1993, F. Caron a également succédé à F. Crouzet à la direction du DEA d’histoire moderne et contemporaine, fonctions qu’il a assumées jusqu’en novembre 1996. L’éméritat lui a été décerné en 1998.

Son autorité scientifique l’a conduit également à assumer diverses responsabilités. De 1978 à 1986, il a fait partie du Conseil scientifique du CNRS pour y représenter, en tant que membre élu, l’histoire moderne et contemporaine ; de 1978 à 1982 et de 1987 à 1991, il a siégé - en tant que membre élu puis en tant que membre nommé - au Comité consultatif des universités. De 1991 à 1995, il a été élu au Conseil national des universités. Après avoir été secrétaire du jury d’agrégation d’histoire de 1973 à 1977, il a présidé le jury du CAPES d’histoire-géographie en 1982 et en1983 et, cinq ans plus tard, il a accepté de présider le jury d’agrégation d’histoire. En 1982, il a été élu à la présidence de l’AFHE (Association française des historiens économistes). Enfin, de mai 1987 à mai 1990, il a également assumé les fonctions de directeur de l’IHMC (Institut d’histoire moderne et contemporaine), l’un des trois laboratoires d’histoire du CNRS.

Les travaux de F. Caron ont véritablement renouvelé, d’une manière approfondie, l’historiographie relative à l’évolution de l’économie de la France et du monde occidental. Son itinéraire avait commencé avec une thèse de doctorat d’État remarquable et originale à plus d’un titre : en analysant la gestion du réseau de la compagnie du Nord selon une perspective à moyen terme, F. Caron a respecté la perception qu’en avaient ses dirigeants et les ingénieurs et il a restitué le plus justement possible la réalité quotidienne. La grande originalité de sa démarche a été liée au fait qu’il a fondé son travail sur l’étude des interactions entre l’histoire des prix, l’histoire des coûts et la politique tarifaire de la compagnie, rompant ainsi non seulement avec la simple histoire cyclique des prix qui avait été l’un des thèmes privilégiés des historiens économistes des années 1950-1960, mais aussi avec celle qui avait fait des innovations et des progrès techniques la clé explicative de toutes les mutations de l’entreprise. Sa thèse a décrit avec précision les crises des transports dues à la fois au ralentissement des investissements (lui-même provoqué par une hausse des prix) et aux distorsions entre, d’une part, les services et les technologies spécifiques à la traction à vapeur et, d’autre part, à la gestion du trafic. Analysant également le rôle qu’ont joué les autres moyens de transport concurrents (voies navigables et routes), F. Caron a pu également consacrer de longs développements à l’évolution économique de la vaste région desservie par les lignes de la compagnie, région qui lui tenait à cœur ; il a pu mettre en évidence le rôle essentiel joué par l’État, acteur incontournable dont la préoccupation essentielle visait à défendre l’intérêt général et les petits producteurs. En établissant ainsi son jugement sur sa connaissance précise des faits, sur des analyses issue de dépouillements d’archives d’entreprise sur lesquelles il a su attirer l’attention et qu’il a pour certaines contribué à préserver, F. Caron a ensuite orienté ses recherches dans quatre grandes directions : l’histoire quantitative et l’histoire économique de la France et de l’Europe occidentale aux XIXe et XXe siècles, l’histoire des entreprises, l’histoire des techniques et l’histoire des réseaux.

L’ensemble de ces travaux, qui s’inscrivaient dans le prolongement de sa thèse, lui a permis non seulement d’organiser ou de participer à de nombreux colloques en France et à l’étranger, mais aussi et surtout de combattre certaines idées reçues. Il a ainsi condamné définitivement l’idée diffusée par l’historiographie anglo-saxonne ou certains technocrates dans les années 1950 selon laquelle les entrepreneurs de l’Hexagone auraient été le contraire de l’entrepreneur schumpetérien, c’est-à-dire conservateurs et hostiles au changement technique. Remettant en cause les travaux des économistes qui avaient fait du progrès technique une entité abstraite, il a pu montrer la complexité des interactions techniques dans le contexte institutionnel et culturel dans lequel évoluent les entreprises ; il a ainsi accordé une place privilégiée à l’étude des solidarités tissées entre les équipes dirigeantes à partir des liens familiaux, sociaux, idéologiques et confessionnels et des complémentarités de compétences dans le milieu des ingénieurs. Il a assigné un rôle primordial au cheminement technique et, soucieux de percevoir le développement des économies occidentales depuis la fin du XVIIIe siècle, il a fondé ses analyses sur le concept de la dynamique du système technique. S’inspirant des travaux de Bertrand Gille qui avait défini, en précurseur, la notion de filières techniques, il s’est attaché à expliquer le passage d’un système technique à un autre ; il a mis en valeur les dysfonctionnements des systèmes, dus à l’inadaptation de l’objet technique à son usage ou à la distorsion entre l’état de la technologie et la demande des consommateurs. Confrontés à ces dysfonctionnements, responsables d’incidents ou d’accidents dramatiques, les ingénieurs ont été obligés de rechercher de nouvelles solutions mais F. Caron n’a pas remis en cause la « créativité technicienne », capable de faire naître de nouveaux produits répondant aux aspirations de la demande et entraînant, à l’aval, de nouvelles pratiques sociales inhérentes à leur usage et, à l’amont, des effets importants sur l’ensemble du système technique. Il a montré clairement que « la technologie construit le social autant qu’elle en est le produit ». Ses recherches lui ont permis aussi de prêter une attention particulière à l’évolution des pratiques culturelles et au développement de la société de consommation.

Au cours des dernières années de sa vie, il s’est consacré à la rédaction de plusieurs ouvrages et notamment des deux derniers tomes de l’Histoire des chemins de fer en France dont le premier tome avait été publié en 1997. Le deuxième paru en 2005 couvrait la période 1883-1937 et le manuscrit du troisième consacré à l’histoire de la SNCF jusqu’à la fin des années 1990 a été remis à l’éditeur alors qu’il venait d’être hospitalisé.

Tout en se consacrant à ses recherches, F. Caron a œuvré non seulement pour promouvoir l’histoire économique, l’histoire des techniques et l’histoire des entreprises, mais aussi pour la sauvegarde des fonds documentaires trop souvent abandonnés voire détruits. Dès 1981, il a créé à Paris IV le Centre de recherche en histoire de l’innovation (CRHI) dont il a assuré la direction jusqu’en 1998. C’est également en 1981 qu’il a participé à la création de l’Association pour l’histoire de l’électricité en France (AHEF) dont il était le conseiller scientifique. Quelques années plus tard, il a également participé à la fondation de l’Institut d’histoire de l’aluminium (IHA, 1986), du Comité pour l’histoire économique et financière de la France (CHEFF) et de l’Association pour l’histoire des chemins de fer (AHICF, connue désormais sous le nom de Rails et histoire) en 1987, de l’Institut pour l’histoire de l’industrie (IDHI) et de l’Association Georges Pompidou en 1989, de l’Association pour l’histoire des Caisses d’épargne et du Comité pour l’histoire de la Poste en 1995. Soucieux de combler la lacune due à la disparition de la Revue d’histoire économique et sociale, il a été, en 1982, l’un des fondateurs de la revue Histoire économie et société. Son nom reste également attaché à la revue Entreprises et histoire créée en 1992.

Son enseignement et toutes ces initiatives lui ont permis de contribuer à la formation de plusieurs générations d’historiens. Sa direction de recherche, ses interventions dans les soutenances, dans les débats, la fidélité de sa participation aux réunions organisées par les jeunes chercheurs leur ont fait connaître un maître à la fois brillant et modeste, accessible au doute, passionnément attaché à la recherche, au dialogue, à l’objet de l’histoire et au document auquel il renvoyait et revenait lui-même sans cesse. Ses ouvrages de synthèse, qui sont devenus des manuels, leur ont révélé l’ampleur de ses lectures, de sa mémoire, la variété de ses intérêts intellectuels et artistiques et surtout sa capacité de synthèse dans des concepts et des formules qui ont fait date. Ses compétences intellectuelles ont contribué au rayonnement de l’histoire économique française au-delà de nos frontières. En 1981, il a été Visiting Fellow à l’All Souls College d’Oxford ; il a tenu de nombreuses conférences à l’étranger (Angleterre, Italie, Belgique, Suisse, Russie, Japon) dans le cadre de séminaires ou en tant que professeur invité.

En 1994, les insignes de chevalier dans l’ordre la Légion d’honneur sont venus récompenser non seulement son œuvre et son action mais aussi une personnalité hors pair et son autorité morale. Partout où F. Caron a exercé ses fonctions et là où il a assumé des responsabilités scientifiques (comme par exemple à l’AHICF où il avait été président du Comité scientifique jusqu’en mai 2012, date à laquelle l’auteure de ces lignes lui a succédé), il a laissé l’image d’un collègue, hostile à toute forme d’arrogance et de vanité, nuancé dans la critique qu’il voulait toujours constructive, tout en étant ferme dans ses convictions et dans leur expression. Qui l’a connu personnellement aura toujours présente à l’esprit l’image d’une personne très généreuse, à l’écoute de l’autre, discrète, aimable et distinguée. Tous ses collègues et tous ses élèves ne peuvent qu’être affligés par la nouvelle de son décès et ont une pensée émue pour toute sa famille, notamment pour son épouse Marie-Thérèse, elle aussi historienne, professeur des Universités honoraire.

Michèle Merger

Bibliographie choisie de François Caron (ouvrages)
- Histoire de l’exploitation d’un grand réseau. La Compagnie du chemin de fer du Nord, 1846-1937, Paris/La Haye, Mouton, 1973, 622 p.
- Histoire économique de la France, XIXe-XXe siècle, Paris, A. Colin, 1re éd., 1981, 320 p. ; 2e éd., 1996, 476 p. ; traduit en anglais, Columbia University Press.
- La France des Patriotes : de 1851 à 1914, tome V de la collection dirigée par Jean Favier, Histoire de France 1852-1918, Paris, Fayard, 1985, 640 p. Réimpr. Paris, Le Livre de Poche, 1993, 734 p.
- Avec Jean Derens, Luc Passion et Pierre Cebron de Lisle, Paris et ses réseaux : naissance d’un mode de vie urbain XIXe - XXe siècles, Actes du colloques, Paris, 4-5 octobre 1990, Paris, Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, 1990, 425 p.
- Avec Fabienne Cardot, Histoire générale de l’électricité en France, tome 1er, Espoirs et conquêtes : 1881-1918, Paris, Fayard, 1991, 998 p.
- Histoire des chemins de fer en France, tome 1er, 1740-1883, Paris, Fayard, 1997, 706 p.
- Histoire des chemins de fer en France, tome 2, 1883-1937, Paris, Fayard, 2002, 1000 p.
- Les Deux Révolutions industrielles du XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1997, 525 p.
- Les Grandes Compagnies de chemin de fer en France 1823 1937. Études présentées par François Caron, Genève, Droz, coll. Archives économiques du Crédit Lyonnais, 5 / Publications d’histoire économique et sociale internationale, 18, 2005, 411 pages.
- La Dynamique de l’innovation. Changement technique et changement social (XVIe-XXe siècle), Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2010, 469 pages.

Photo ci-dessus : François Caron, après un colloque, place de la Sorbonne, août 2012, cl. Rails et histoire.

Ci-dessous : François Caron, près d’Ambronnay, automne 2005, cl. Rails et histoire.

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François Caron, 1931-2014. Automne 2005, Ambronnay, cl. Rails et histoire
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