Rails et Histoire

France-Angleterre : un siècle d’Entente cordiale, 1904-2004. Deux nations, un seul but ? - Laurent Bonnaud (dir.)

Contributions : Laurent Bonnaud ; Christophe Campos ; Serge Cottereau ; François Crouzet ; Jean Dhombres ; Mathieu Flonneau ; Jean-Denis Franoux ; Charles Hargrove ; Jean Lacouture ; Jean-Marie Le Breton, Bertrand Lemonnier ; Isabelle Lescent Giles ; Charles-Edouard Levillain ; Christine Okret-Manville. Paris, L’Harmattan, avril 2004, 308 pages, ISBN : 2-7475-6274-3, prix éditeur : 25,5 euros

Compte rendu par Marie-Noëlle Polino, août 2004

Avec France-Angleterre : un siècle d’Entente cordiale, 1904-2004. Deux nations, un seul but ? le lecteur curieux de la signification de l’alliance de deux mots et de deux pays qu’il voit ce printemps commémorée plus que célébrée, après qu’une crise vieille d’à peine une année a rendu des couleurs inattendues à de vieux clichés, découvre plus d’un siècle de sens : le sens alterné ou réciproque de relations diverses et diversement interprétées, les sens successifs d’images et de figures qui constituent maintenant une mémoire collective commune aux deux pays, dont l’humour n’est pas le moindre ingrédient car, comme l’affirme l’un des auteurs : « Pour les Britanniques de 2004, encore plus que pour ceux de 1904, si la France cessait d’exister, il faudrait la réinventer » (p. 167).
L’ouvrage composé par Laurent Bonnaud révèle et construit peu à peu au fil de quatorze chapitres la réalité d’une entente et en varie les épithètes - « cordiale » étant le plus discuté - tout au long du siècle qui sépare 1904 de 2004, sans négliger les périodes précédentes dont l’analyse est fondatrice. Cette réalité multiple dépasse la seule diplomatie, dont le siècle est exposé par François Crouzet en une magistrale ouverture ponctuée de formules définitives avec accompagnement de notes savoureuses et cinglantes. Loin d’affaiblir la démonstration, la diversité, qui pourrait surprendre, des domaines traités renforce la puissance de la synthèse : le rugby de Jean Lacouture ou la Pop Music de Bertrand Lemonnier ne s’effacent pas devant les grands projets communs aux Etats comme le Tunnel sous la Manche, analysé par L. Bonnaud, ou les pratiques financières et gestionnaires des entreprises, comparées avec décision par Isabelle Lescent Giles, et les analyses des représentations nationales (par Christophe Campos) ou les jugements des acteurs (Jean-Marie Le Breton) ne le cèdent pas davantage à des disciplines plus vénérables comme l’histoire diplomatique illustrée par F. Crouzet ou l’histoire des mentalités politiques mise en œuvre par Charles-Edouard Levillain. Au contraire, le tout tire sa force de ces combinaisons de points de vue et de personnalités, de milieux et pratiques professionnelles, de générations aussi, car certains auteurs ont une expérience du sujet qui excède de cinquante années celle des plus jeunes.
Ensemble, ils proposent un tableau cohérent et précis de la relation franco-britannique. Clés de lecture du quotidien, explication de l’actualité mais aussi de siècles de traditions et d’échanges, avec le rappel des structures associatives (l’association France - Grande-Bretagne, par Christine Okret-Manville) et des grandes figures qui ont milité pour le rapprochement des deux peuples (Clemenceau, Briand), ces analyses sonnent juste et le bien fondé de leur articulation se révèle soudain à qui met ou remet le pied gare du Nord. Pour être parfaitement efficace, l’ouvrage, déjà pourvu de résumés en anglais, n’a plus qu’à gagner une traduction complète.
Car, écrit par des personnalités qui ont consacré tout ou partie de leur vie professionnelle et personnelle à l’expérience et au succès des relations entre Français et sujets du Royaume-Uni, il tient pour acquis le caractère positif de ces relations et l’intérêt mutuel des deux peuples à les améliorer par une connaissance plus exacte de l’identité de chacun, des questions à poser et des problèmes à résoudre : de ce point de vue, le livre est un apport précis et inestimable à la recherche des solutions, et apporte la preuve de la tendance inéluctable, sur le long terme, au rapprochement culturel comme économique des deux nations. Mais, ce faisant, il dresse aussi le catalogue des obstacles et le bilan des échecs : incompréhensions, interprétations de l’histoire (la défaite de 1940, préfiguration et explication des oppositions de 2003), structures et pratiques économiques différentes, préjugés de part et d’autre, avivés par la presse populaire…
Cependant, au moment où nous entrons dans le deuxième siècle de l’Entente cordiale, une seule chose est certaine : quoi qu’on puisse penser de la détermination de tous et de chacun, Français et Britanniques, à rejoindre les auteurs dans leurs convictions, pour dépasser les uns et surmonter les autres cette lecture est indispensable.
Intérêt pour l’historien des chemins de fer  : que sont les réseaux sans ceux qu’ils relient et ceux qui les construisent ? Si une histoire doit bien être –néologisme très sérieux - être « contextualisée », c’est bien celle des transports. Et si l’on veut avec Michel Chevalier unir les peuples par le chemin de fer, il n’est pas inutile de les connaître… comme le montre l’aventure du tunnel sous la Manche rappelée ailleurs par le même auteur.

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