Rails et Histoire

Des faveurs patronales au privilège corporatif. Histoire du régime des retraites des cheminots des origines à nos jours (1850-2003) - Georges Ribeill

Dixmont, Chez l’auteur, 2003, 159 p., 15 €.

Compte rendu par Joanne Vajda, décembre 2003

Fidèle à son parcours d’historien « libre », c’est encore à compte d’auteur que Georges Ribeill publie cet ouvrage qui traite de 150 ans d’histoire du régime des retraites des cheminots. Il reprend et développe ici une série d’articles parus dans les Cahiers des Caisses de prévoyance et de retraite (n° 1, décembre 2001 - n°4, juillet 2003) et deux chroniques publiées par Le Rail (n° 100, avril-mai 2003 et n°101, juin-juillet 2003).
L’histoire qu’il retrace, située en marge de l’histoire ferroviaire, mais aussi de l’histoire sociale cheminote, est en fait une histoire politique des lois et règlements qui ont permis d’aboutir à un type particulier de protection, régulièrement dénoncé et remis en cause.
Georges Ribeill analyse la portée sociale de ces droits afin d’aider à la compréhension des fondements de ce régime de retraites, institutionnalisé par deux lois du 21 juillet 1909 et du 21 juillet 1911. Son approche ne se veut nullement une histoire institutionnelle, travail dont l’historien Pierre Guillaume a été chargé par les Caisses de Prévoyance et de Retraite de la SNCF et qui donnera lieu en 2005 à un ouvrage.
Son étude permet de dégager une chronologie propre à l’histoire du régime des retraites des cheminots. L’auteur distingue une première période pendant laquelle les faveurs patronales et un régime arbitraire dominent (1850-1890) et une deuxième qui a pour aboutissement les lois de 1909 et 1911 (1890-1911), au cours de laquelle le Sénat tente par tous les moyens de freiner le processus de mise en œuvre du régime de retraite des cheminots. La période suivante, 1911-1938, est marquée par plusieurs événements politiques et économiques la guerre, avec son inflation, puis la crise économique de 1929, qui influent sur le régime de retraite qui devient en 1934 à un régime mixte de répartition et capitalisation. Au moment de la fusion des réseaux dans la SNCF les caisses des compagnies fusionnent aussi dans une Caisse des Retraites autonome. La SNCF hérite d’un régime alourdi, dont le déficit financier engendré par le déséquilibre démographique fera supporter des charges croissantes aux contribuables. La période ultérieure (1938-2001) est celle de la contestation de ce régime, qui inclut des améliorations et des allégements de charges, mais aussi des remises en cause qui suscitent des grèves mémorables, comme celle d’août 1953. L’étude aboutit à la période actuelle (2002-2003), lorsque le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin annonce la réforme du régime général de la retraite et celui de la fonction publique pour répondre à un engagement électoral de Jacques Chirac. Conscient du fait que le régime de retraites des cheminots devra être revu un jour, Georges Ribeill met en évidence les paradoxes du mouvement des cheminots (qui, en principe, ne devraient pas être touchés par cette réforme) durant l’été 2003, mais dénonce aussi l’absence de fondement historique et juridique des arguments utilisés par le ministre des Transports et le président de la SNCF pour justifier cette non-réforme.
Intérêt pour l’historien des chemins de fer  : Dans la présentation du livre, Georges Ribeill suggère quelques pistes de recherches qui offriraient des approfondissements du sujet : les archives des compagnies ferroviaires, notamment les délibérations des conseils d’administration, renferment des renseignements sur la création et l’adaptation des caisses de retraite ou encore sur les bilans sociaux. Il est également possible d’avoir une approche démographique des cheminots à travers l’histoire des caisses. Quant à nous, une approche comparatiste de la mise en place des différents régimes de retraites existants dans les services publics ou les grandes entreprises comparables à la SNCF nous semblerait aussi une façon de prolonger le travail de Georges Ribeill.

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