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Nadia
HILAL, La naissance d’une
coordination syndicale européenne : les mobilisations sociales dans le
secteur des transports ferroviaires et routiers
Thèse soutenue le 20 juin 2005.
Thèse déposée et consultable à l'AHICF
Résumé par
Nadia Hilal, mars
2006
Notre
analyse examine la naissance d’un rapprochement entre les syndicats
européens dans le secteur des transports ferroviaires et routiers. Notre
objectif est de montrer que le développement de mobilisations sociales
protestataires au niveau européen a contribué à l’homogénéisation
des points de vue des organisations syndicales du secteur.
Nous analysons tout d’abord la naissance d’un rapprochement des
discours syndicaux européens par la recherche d’un plus grand
dénominateur commun entre des organisations aux idéologies, traditions
et intérêts très contrastés. Puis nous montrons, dans un second temps,
comment la naissance de mobilisations sociales européennes permet d’échapper
aux apories d’un repli national auquel semblent voués des syndicats
réunis par une conception essentiellement critique des politiques
européennes.
Notre analyse a privilégié une approche sectorielle de l’intégration
syndicale européenne. Les approches traditionnelles préfèrent
généralement l’étude du syndicalisme par les confédérations : il
nous a semblé pertinent de rompre avec cette démarche, étant donnée la
structure même des politiques européennes qui, depuis le marché unique
de 1993, se mettent en place progressivement secteur par secteur. Dans
cette perspective, le secteur des transports terrestres de marchandises
présente un triple intérêt : c’est un secteur important dans l’histoire
de la construction syndicale, c’est également un domaine central de l’intégration
économique européenne, c’est enfin un secteur où la concurrence
internationale est potentiellement vive. Il apparaît comme un symbole et
un support de l’européanisation des économies nationales.
La période que couvre notre étude commence avec la mise en place des
mesures de déréglementation des marchés des transports terrestres,
depuis 1985 pour la route et 1991 pour le rail, et se poursuit jusqu’à
la période actuelle, 2004. Cette période est marquée par de profondes
mutations dans les deux secteurs (dans les structures et dimensions des
entreprises, leur mode de gestion, les changements dans le statut des
salariés, etc.). Nous avons privilégié une analyse comparative des
systèmes politiques, sociaux, économiques et syndicaux. Nous examinons
les cas de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni, de l’Italie, de
l’Espagne, de la Belgique et des Pays-Bas, afin d’obtenir un
échantillon large et représentatif de traditions syndicales, sociales,
économiques, étatiques et culturelles très différentes, sans nous
interdire d’évoquer à l’occasion les autres pays membres de l’Union.
Du point de vue théorique, nous avons mobilisé plusieurs approches, l’objet
syndical étant généralement appréhendé par plusieurs disciplines.
Nous avons conjugué les apports de la sociologie des mobilisations
sociales, notamment la problématique de l’Ecole des ressources (avec
les travaux de Charles Tilly et les tentatives de synthèse plus récentes
: Sidney Tarrow, Doug Imig, Donatella Della Porta, Bert Klandermans), et
les théories de l’intégration européenne (la théorie
néo-fonctionnaliste d’Ernst B. Haas, une approche
néo-institutionnaliste qui appréhende l’Union européenne sous l’angle
d’interactions entre acteurs multiples et analyse le rôle des acteurs
sociaux dans la production de normes européennes). Nous nous appuyons sur
les concepts d’intérêt collectif, de répertoires d’action
collective, de réseau, d’identité sociale. Notre étude se nourrit
également des apports de la littérature ethnologique et historique qui
examine les représentations des routiers et des cheminots. Ils sont
complétés par les analyses sur les organisations syndicales, les
relations professionnelles et enfin les études en termes de « politiques
publiques » pour la politique sociale communautaire et des transports
terrestres.
Nos sources sont constituées des archives de la fédération européenne
des salariés des transports (l’ETF), du Secrétariat professionnel
international dans les transports (ITF) et des différentes organisations
syndicales nationales. Une quarantaine d’entretiens de type
semi-directifs réalisés auprès des responsables syndicaux nationaux et
internationaux, ainsi qu’auprès des responsables de la DG Transports et
de la DG Emploi et Affaires sociales, de députés européens viennent
compléter une observation directe des manifestations européennes à
partir de 2000.
Le premier chapitre analyse les clivages idéologiques et culturels forts
qui divisent les syndicats de routiers et de cheminots en Europe. Nous
soulignons l’importance du poids du passé, le syndicalisme étant un
acteur fortement structuré par l’espace national et ses relations avec
les autres acteurs politiques, économiques et sociaux. Nous passons en
revue les grands traits du syndicalisme des transports en Europe, les
divergences entre deux modèles de relations sociales.
Dans le deuxième chapitre, nous analysons comment les enjeux européens,
la mise en place d’un marché unique des transports, sont appréhendés
à travers des filtres nationaux (les variables politiques, sociales,
économiques, géographiques ou culturelles, comme le service public). A
partir des mêmes textes organisant la libéralisation du rail et de la
route, les lectures syndicales aboutissent à des points de vue opposés
et apparemment irréconciliables. Ces divisions ont longtemps rendu
impossible un rapprochement entre organisations syndicales.
Face à ces divisions syndicales, quel peut être l’apport des
institutions européennes, et en particulier du dialogue social sectoriel
? C’est l’objet du troisième chapitre qui permet de revenir sur l’intérêt
de la problématique néo-fonctionnaliste (le brassage syndical, les
phénomènes d’apprentissage, la prise de conscience d’un grand retard
syndical dans l’appréhension des politiques communautaires, le
renforcement de l’unité syndicale nationale, etc.). Mais la procédure
du dialogue social européen ne permet pas un transfert des attentes du
niveau national au niveau européen. Les enjeux sociaux traités à ce
niveau sont jugés trop faibles. Dans le cas des cheminots, l’idée d’un
intérêt européen commun reste également problématique. De nombreux
syndicats dans le rail continuent d’envisager le cadre national comme le
seul cadre politique pertinent. Dans le secteur routier, cet effet est
moindre : le niveau européen apparaît plus facilement adapté à des
négociations dont l’enjeu, la réduction du temps de travail, est
important pour une partie des syndicats.
Le quatrième chapitre étudie le glissement vers un front syndical du
refus en réponse à la poursuite du processus de libéralisation et à la
remise en cause des compromis sociaux difficilement obtenus dans les
organisations syndicales du nord de l’Europe. L’idée d’un chantier
ferroviaire permanent, le sentiment d’une perte de pouvoir sur les
évolutions des transports, ont provoqué l’alignement progressif sur
les discours syndicaux les plus hostiles à la mise en concurrence des
réseaux de chemins de fer et des entreprises routières. Dans ce contexte
dominé par l’incertitude, les organisations syndicales internationales
(l’ETF et l’ITF) ont exploité les dysfonctionnements du secteur des
transports. Le discours syndical européen a abouti à la construction d’épouvantails
et de contre-modèles sociaux partagés. Nous analysons comment naît la
diffusion de croyances politiques et de références transnationales
partagées.
D’un côté les syndicats prennent conscience de la nécessité de
surmonter leurs divergences et d’intervenir ensemble au niveau
européen, mais d’un autre côté les critiques et les épouvantails
agités sur la scène continentale font courir le risque d’un repli
national et d’un refus d’intégration européenne. Pour surmonter ce
paradoxe, la volonté des responsables syndicaux d’agir au niveau de l’Union
n’a pas suffi et l’action de protestation est apparue comme le passage
obligé vers le syndicalisme européen. Les journées d’action
européennes ont contribué à sortir d’une représentation européenne
négative en faisant des salariés des acteurs du processus d’intégration
sociale européenne.
Le chapitre V examine les conditions nécessaires à la naissance d’une
mobilisation européenne protestataire. Il décrit la modification de la
perception des structures d’opportunité politique et médiatique,
notamment le retentissement des grèves françaises dans les deux secteurs
et le conflit de Vilvorde. Nous illustrons la difficile émergence d’un
répertoire d’action européen du fait de l’absence de traditions
communes, de droit de grève européen. Nous mettons en évidence le
caractère expérimental des mobilisations et le tâtonnement des
dirigeants syndicaux. Dans un premier temps, le développement de « l’europrotestation
» se traduit par des mobilisations de rue (eurogrèves, manifestations
des cheminots), des barrages filtrants d’une journée pour les routiers.
Les effectifs mobilisés au niveau européen restent faibles. Pour pallier
ce handicap majeur et pour éviter la division entre organisations, l’action
européenne emprunte de plus en plus aux formes d’action des ONG.
Le chapitre VI illustre l’accent mis sur l’interpellation de l’opinion
publique européenne, le rôle cardinal des médias pour exister sur la
scène politique européenne, l’exploitation de thèmes qui ne sont pas
directement sociaux : la sécurité routière et ferroviaire (plutôt que
l’emploi, les conditions de travail, le statut ou le service public).
Les journées d’action vont permettre la diffusion des symboles ou
épouvantails européens auprès de l’opinion et des salariés. Le
retentissement médiatique des journées d’action en 1998 a permis une
meilleure reconnaissance de l’acteur syndical par les institutions
européennes (le Parlement notamment) dans un cadre différent de celui d’un
expert du social ou d’un lobby.
Le chapitre VII suggère que l’action a précédé la structure : les
mobilisations européennes ont permis de renforcer l’acteur syndical
européen. Elles ont accru ses tâches de coordination, de centralisation
de l’information, de médiation entre les différentes organisations
nationales, d’invention de nouvelles méthodes d’action. La FST s’est
rapprochée de l’ITF, prenant ainsi ses distances avec le modèle de la
CES. Outre le renforcement des structures et des moyens, l’ETF peut
désormais s’appuyer sur des militants syndicaux européens. L’ETF
vise également, par la mobilisation sociale, à renforcer le sentiment de
solidarité professionnelle et l’identité européenne. Les journées d’action
diffusent un portrait-type du chauffeur routier européen dans lequel les
salariés sont appelés à se reconnaître. Cette dynamique de
reformulation des identités au niveau européen s’avère plus difficile
chez les cheminots que chez les routiers où il n’y a pas de sentiment d’appartenance
à une compagnie et où le processus de libéralisation est plus avancé.
Les mobilisations sociales européennes ont renforcé un acteur syndical
fédéral grâce à une combinaison inédite entre les différents
répertoires d’action nationaux, réalisant une synthèse entre les
modalités de protestation de l’Europe du Sud et du Nord. On assiste
dès lors à une demande forte d’intégration positive et à une
reformulation des intérêts nationaux. Le syndicalisme, s’appuyant sur
les journées d’action, a pesé sur l’agenda social européen. Il a
participé à l’élaboration de normes européennes, même si, aux yeux
des syndicats, elles demeurent nettement insuffisantes et restent
contraintes par les compétences sociales limitées de l’Union, du fait
de l’importance des divergences sociales entre les Etats membres.
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