|
Claudine Cartier, Emmanuel de
Roux Paris, Editions Scala/ SNCF, 2007,
Ceux qui s’intéressent au patrimoine ferroviaire ne peuvent qu’être reconnaissants aux auteurs et éditeurs de ce livre d’art qui, à travers les superbes photos de Georges Fessy et un texte synthétique, rendra le sujet accessible et attirant pour un large public. L’approche thématique adoptée, originale et efficace, permet d’évoquer l’ensemble des multiples aspects et échelles de ce patrimoine si riche et complexe, du luxe des grandes gares parisiennes de la Belle Époque aux usines Alsthom, des ouvrages d’art spectaculaires du Jura aux petites maisons de garde-barrière et aux cités de cheminots, pour ne mentionner que ceux-là. L’approche par thèmes a permis aux auteurs de présenter ce patrimoine par types, évitant la tentation d’une exhaustivité illusoire. Il est vrai que cette méthode aurait mérité sans doute quelques explications ; on reviendra plus loin sur certaines des questions qu’elle soulève. Mais son efficacité est patente. Le livre s’ouvre sur une évocation du « chemin de fer qui structure l’espace » et une présentation des ouvrages d’art prodigieux qui ont servi au désenclavement du Jura et du Massif central en exploitant des techniques de construction contrastées : en pierre pour les viaducs majestueux de la ligne de Morez à Saint-Claude, en métal pour le viaduc de Garabit de la ligne de Marjevols à Neussargues, par exemple. Surtout, cette première partie du livre met bien en relief le rôle essentiel du chemin de fer au XIXe siècle dans l’intégration de la France en tant que nation ainsi que dans son développement économique et industriel. Le patrimoine ferroviaire est traité ici avec justesse comme l’expression et la trace matérielle de ces processus qui furent si profondément structurants pour notre environnement. Sont ensuite abordés deux thèmes traités comme distincts : le chemin de fer « au cœur de la ville » et « hors la ville ». Les spécialistes s’interrogeront peut-être sur l’opportunité de cette différenciation : la situation des équipements ferroviaires tend à évoluer par rapport à la ville, et les gares établies en périphérie au XIXe siècle se trouvent désormais en centre ville. Mais si l’approche peut paraître un peu artificielle, elle permet de traiter tout l’éventail des divers types de gare, dans leurs aspects monumentaux et urbains aussi bien que fonctionnels et industriels. Le choix de consacrer une partie du livre au thème du « monde cheminot » est particulièrement heureux. Les auteurs abordent ainsi les lieux de production et d’entretien du matériel roulant, qu’ils soient protégés au titre des Monuments historiques et reconvertis à d’autres usages ou toujours en activité. La continuité de ces activités sur un site comme Le Creusot est ainsi soulignée par l’évocation côte à côte de l’ancienne halle aux grues et aux locomotives reconvertie en bibliothèque et l’actuelle usine de fabrication de bogies Alsthom. Le caractère parfois un peu froid des photos glacées se trouve ainsi mitigé par l’évocation de l’intensité du travail réalisé, que ce soit par les animateurs d’une association comme l’AJECTA (Association de jeunes pour l’entretien et la conservation des trains d’autrefois) qui font revivre de dépôt de Longueville (Seine-et-Marne) en y restaurant des machines anciennes, ou par les ouvriers qui remettent en état les wagons dans les ateliers SNCF de Romilly-sur-Seine (Aube) – établissement dont l’aspect « patrimonial » reste cependant particulièrement opaque. L’évocation de ces lieux de travail permet aussi de souligner la contribution de certains équipements ferroviaires au progrès des techniques constructives, dont les rotondes en béton de Bernard Lafaille (Culmont-Chalindrey, dans la Haute-Marne, ou Buire, dans l’Aisne) constituent des exemples éloquents. Somptueux ouvrage de vulgarisation, le livre décevra peut-être quelques spécialistes. Surtout, comme nous l’avons mentionné plus haut, les auteurs ne nous donnent aucune piste pour décrypter la façon dont ils comprennent la notion même de « patrimoine ». Le fait que tel ou tel élément fasse l’objet d’une protection au titre des monuments historiques est souvent signalé ; mais il s’agit d’une infime minorité des éléments évoqués dans l’ouvrage, dont les critères d’inclusion ne sont en fait nulle part explicités. Les auteurs sont tous les deux d’éminents spécialistes du patrimoine industriel. La loi sur les monuments historiques de 1913, qui institue « l’Histoire » et « l’Art » en deux registres de valeurs parallèles, ne peut avoir aucun secret pour eux. Ils doivent connaître parfaitement aussi les écrits d’auteurs, d’Alois Riegl à Françoise Choay, pour ne citer qu’eux, qui se sont colletés avec la difficulté d’expliquer comment dans la pratique ces deux registres peuvent être tenus en équilibre. Comme tous les « praticiens » du domaine du patrimoine, ils savent combien les valeurs esthétique et historique tendent dans les faits à s’imbriquer ; on est donc surpris de ne pas les voir distinguer plus clairement entre elles. D’aucuns regretteront peut-être aussi qu’un seul plan, peu détaillé, illustre l’ouvrage et que la relation entre images et texte soit parfois un peu « lâche » ; ce qui permet cependant pour ceux qui le souhaitent d’aborder le livre par le seul biais des belles photographies de Georges Fessy. Si le mot de la fin laisse donc perplexe, l’ouvrage reste une contribution inestimable à la vulgarisation des connaissances sur les constructions ferroviaires. Les notes au texte montrent bien l’importance du travail de synthèse réalisé par les auteurs à partir de nombreuses recherches de terrain beaucoup moins accessibles au grand public. Les auteurs renvoient souvent par exemple à des dossiers établis en vue d’une demande de protection au titre des monuments historiques, à des travaux menés le cadre d’Inventaires régionaux ou – cela mérite d’être signalé – à des études parues dans les divers numéros de la Revue d’histoire des chemins de fer dont un grand nombre furent réalisées par des boursiers de l’AHICF. On ne peut donc qu’être bien redevables aux auteurs de porter les résultats de ces travaux à la connaissance d’un large public. Quelle que soit la manière dont on définit le « patrimoine ferroviaire », cet ouvrage constitue un formidable outil pour sa promotion. --------------------------------------------------------- |