Rails et Histoire

Construction d’une industrie touristique aux 19e et 20e siècles. Perspectives internationales. Development of a Tourist Industry in the 19th and 20th Centuries. International Perspectives - Laurent Tissot (dir.)

Neuchâtel, Ed. Alphil, 2003, 410 p., 32 €.

Compte rendu par Joanne Vajda, février 2004

L’ouvrage est issu de deux colloques qui ont eu lieu à Sion en 2001 et à Buenos Aires en 2002 dans le cadre du 13e Congrès international d’histoire économique. Sa publication a été possible grâce au soutien de plusieurs institutions et administrations : le Fonds national suisse de la recherche scientifique, l’État du Valais, la Ville de Sion, la Délégation valaisanne de la Loterie romande, la Société académique du Valais et la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Neuchâtel.
Le tourisme, après avoir longtemps été négligé par les historiens, est enfin devenu un objet d’étude, ayant conquis une place bien méritée au sein de l’histoire économique grâce au développement parallèle de l’industrie touristique. L’attention que porte Laurent Tissot à cette branche de l’économie s’est déjà révélée dans son ouvrage intitulé Naissance d’une industrie touristique, Lausanne, Payot, 2000, 302 p., contribution importante à l’histoire du tourisme. L’auteur montre comment se développe le tourisme britannique en Suisse jusqu’à la Première Guerre mondiale et met en évidence la dynamique touristique et son rôle dans l’essor économique du XIXe siècle à travers l’étude de la préparation du voyage et du séjour proprement dit. L’essentiel de ses sources se trouve dans les archives Thomas Cook de Londres.
Les contributions issues du Congrès de l’Association internationale d’histoire économique explorent l’histoire de l’industrie touristique selon quatre axes : un axe technologique qui examine la mise en place des infrastructures qui permettent les activités touristiques, un axe politique qui analyse le rôle des pouvoirs publics dans le développement des déplacements touristiques, un axe économique qui mesure le rôle des activités touristiques dans l’économie et un axe lié à la représentation de l’industrie touristique dans l’opinion publique. Du point de vue géographique, les recherches couvrent largement l’Europe mais, comme le déplore Laurent Tissot dans l’avant-propos, les continents asiatique et africain sont totalement absents et l’Amérique du Sud trop peu abordée. Nous n’apprendrons rien non plus sur l’industrie touristique en Amérique du Nord. Mais, concernant l’Europe, des études comparatives intéressantes, comme celle de John K. Walton sur San Sebastian et Ostende (1830-1939) ou celle d’Alexandre Kostov sur l’industrie touristique en Bulgarie et Roumanie (1945-1989) présentent les similitudes et les différences entre deux villes d’eaux éloignées et entre deux pays voisins dont le tourisme se concentre au bord de la Mer Noire.
Malgré quelques efforts hétérogènes, comme par exemple l’ouvrage de Harvey Levenstein, Seductive Journey. American Tourists in France from Jefferson to the Jazz Age, Chicago & London, The University of Chicago Press, 1998, ou le colloque « Divertissements et loisirs dans les sociétés urbaines à l’époque moderne et contemporaine. Une approche comparative Monde Occidental – Monde Musulman » qui s’est tenu à l’Université François Rabelais de Tours, en mai 2003, dont les actes devraient paraître en 2004, il reste encore beaucoup à faire pour que le tourisme soit véritablement reconnu comme partie intégrante de l’histoire économique, et plus encore de l’histoire sociale et culturelle. Comme le montrent la plupart des articles publiés dans cet ouvrage, il est difficile d’isoler l’analyse du phénomène économique engendré par l’industrie touristique du contexte social, politique et culturel qui a permis son essor. En effet, une telle attitude risque de faire oublier le touriste en tant qu’individu, dont le comportement influence fortement l’industrie qu’il génère. La propagande et la publicité sont, dans certains pays, des moteurs importants de l’industrie touristique, ce qui, à notre avis, n’a pas suffisamment été souligné dans les différents articles. Par ailleurs, il apparaît comme évident que l’étude de l’industrie touristique d’un pays ne peut faire l’impasse sur l’influence qu’exerce sur elle la volonté politique, mais aussi le tourisme en provenance de l’étranger.
Les chercheurs réunis par ces colloques successifs sont à l’origine de la création de la Commission internationale pour l’histoire du voyage et du tourisme (CIHTT), commission interne du Comité international des sciences historiques (CISH), qui s’est fixé pour but de promouvoir et d’encourager l’étude de l’histoire du voyage et du tourisme dans le monde (voir le site Internet de la commission : www.ichtt.org et la liste de diffusion H-Travel).
Intérêt pour l’historien des chemins de fer  : Deux contributions traitent du tourisme ferroviaire, celle d’Andrea Giuntini et celle de Marie-Suzanne Vergeade, la première concernant l’Italie, la seconde la France. Les deux auteurs montrent après Laurent Tissot qui avait dans son précédent ouvrage analysé les flux de Grande-Bretagne vers la Suisse comment le chemin de fer impose une nouvelle conception du temps et permet l’émergence du tourisme de masse. Simultanément le tourisme façonne le réseau ferré, tout comme il modèle le paysage. Si la relation entre le chemin de fer et le tourisme demeure difficile à saisir dans tous ses aspects, elle mérite toutefois l’attention des chercheurs et devrait les inciter à trouver des sources nouvelles pour explorer ce sujet, sur lequel il y aura encore beaucoup à dire.

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