Rails et Histoire

Cheminots et chemins de fer en Nord-Pas-de-Calais. Identités régionale et professionnelles. 1830-2030 - Alain Barré, Denis Cacheux, Odette Hardy-Hémery, Olivier Kourchid, Philippe Menerault, Chantal Pétillon, François Schuiten, Didier Terrier

Paris, La Vie du Rail, 2004, 239 p.

Compte rendu par Joanne Vajda, novembre 2004

L’ouvrage, publié à l’initiative du Comité d’établissement des cheminots de la région SNCF Nord-Pas-de-Calais, sans l’aide de la SNCF ni des collectivités locales, ambitionne de devenir « une source essentielle de documentation historique, géographique et socio-économique sur le monde du travail et de la région », ainsi que le souligne Jean-Pierre Baert, secrétaire du comité, dans la préface. Issu de la participation d’auteurs très divers, des géographes, des historiens, dont trois revendiquent une descendance cheminote, un acteur-journaliste et un auteur de bandes dessinées, le livre vise à établir des passerelles entre le monde du travail et celui de la culture et de la recherche universitaire. Il est structuré en quatre parties qui couvrent chacune une période chronologique et aborde l’histoire de la mémoire cheminote à travers trois thématiques liées à l’aménagement du territoire, aux conditions de travail et à la vie quotidienne des cheminots et à la conflictualité. Il est à noter que l’ouvrage contient de nombreuses images très suggestives, qui complètent bien le propos qu’elles accompagnent, même s’il est regrettable que la provenance des documents visuels ne soit pas toujours indiquée.
La première partie, rédigée par Chantal Petillon et Didier Terrier, concerne la période 1832-1937 et s’intéresse à la naissance de la Compagnie du Nord. On y saisit l’influence anglaise et les premières expérimentations locales, les débuts difficiles de la compagnie et la mise en place d’un véritable réseau, à partir du Second Empire. La modernisation du fonctionnement du réseau, justifiée par le souci de satisfaire les exigences des voyageurs, mais aussi par celui du rendement du capital, entraîne une exploitation intensive, la construction de gares et un développement économique de la région. La Grande Guerre porte un coup dur à la Compagnie du Nord, qui perd son indépendance, rendant la nationalisation inéluctable. La naissance, puis l’évolution de la compagnie s’accompagnent d’une organisation du travail, de l’établissement de relations entre le personnel et la hiérarchie et de la construction d’une identité cheminote, ainsi que de l’apparition du combat syndical. Plus largement, on y décèle la préoccupation de fixer la main-d’œuvre, qui se concrétise par la construction de cités-jardins, dont 32 voient le jour entre 1919 et 1923.
La deuxième partie, rédigée par Odette Hardy-Hémery, étudie la période 1938-1977 et la difficile situation de la SNCF pendant la Deuxième Guerre mondiale, due au régime d’occupation particulier de la région. La participation des cheminots à la résistance est plus importante que parmi les ouvriers des autres métiers, selon l’auteur, qui détaille leurs modes d’action et dresse une galerie de portraits ; elle reconnaît pourtant que « la résistance cheminote n’est pas exempte de lacunes » dans la mesure où « l’acheminement de trains de déportés est au passif de la SNCF » : la résistance aurait-elle dû et pu s’y opposer ? La question est seulement posée (en revanche, le bilan « quatre déportés sur dix meurent dans les camps » ne s’applique certainement pas aux déportés de persécution dont il est question).(p.76). Le système ferroviaire subit d’importantes destructions et le trafic cesse totalement à la fin du mois d’août 1944. À la Libération, une nouvelle période commence, marquée par la reconstruction, rapide et de médiocre qualité, puis par des grèves et des scissions syndicales (1947). La modernisation et l’électrification s’ensuivent, remodelant en même temps le paysage social ferroviaire où règne un climat agité. La guerre d’Algérie est une raison supplémentaire pour cesser le travail, les cheminots se mobilisant pour exiger un cessez-le-feu. Mai 1968 est aussi présent dans l’histoire cheminote. Les années 1970 sont difficiles à vivre en raison de la crise économique régionale et du développement du réseau autoroutier.
La mise en place d’une politique de coordination des transports collectifs voit renaître l’activité ferroviaire. La période 1978-2004, analysée par Alain Barré, Philippe Menerault et Olivier Kourchid, fait l’objet de la troisième partie du livre. Cette période est marquée par de nombreuses transformations rapides, l’apparition du TER et du TGV, les grands aménagements de la métropole lilloise et le développement du transport combiné, qui affectent les effectifs de cheminots, intensifient les conflits avec les pouvoirs centraux et engagent la responsabilité de l’État.
La quatrième partie représente la tribune des artistes. La parole est d’abord donnée aux organisations syndicales qui prévoient un bel avenir au transport ferroviaire grâce à une forte intervention politique et la modification des comportements en terme de conflictualité. Si la culture se résume à la nouvelle « Le Paris-Brest de 11 h 57 » par Denis Cacheux, qu’il nous soit permit d’émettre quelques doutes sur la façon dont les concepteurs de l’ouvrage espèrent atteindre leur objectif.
En revanche, les dessins de François Schuiten donnent une vision fantastique de l’espace, montrant que l’univers du chemin de fer continue à inciter l’imaginaire et demeure un domaine où l’invention est encore possible. Les textes qui accompagnent ces dessins révèlent la sensibilité de l’auteur et nous permettent d’accéder à la science-fiction, avec le sentiment que le train de demain vient d’être conçu.
Intérêt pour l’historien des chemins de fer  : On ne peut que se réjouir de cet appel à l’histoire et aux sciences sociales pour fonder une identité professionnelle, et de la qualité du produit. Cependant, il est toujours délicat de présenter l’histoire d’un seul point de vue qui est, dans ce cas, celui du Comité d’entreprise. La tâche, plus aisée pour des périodes plus éloignées dans le temps ou pour des sujets qui concernent seulement les cheminots, s’avère ardue pour celui qui doit par exemple évoquer des moments difficiles de l’histoire française en général, notamment la période de l’Occupation, lorsque le discours soutenu sur la résistance universelle risque de devenir suspect, même si l’analyse qui est donnée ici de la situation régionale par O. Hardy-Hémery doit être saluée, comme l’abondance et la qualité des documents fournis. La façon dont,Olivier Kourchid parvient avec succès à retracer de façon objective la situation sociale de ces dernières années n’est pas non plus un exercice facile.
L’historien des chemins de fer trouvera de nombreux renseignements intéressants, ainsi qu’une bibliographie en fin d’ouvrage, tandis que le novice pourra se familiariser avec cette histoire dont l’écriture a la qualité d’être très claire et accessible.

Copyright © AHICF, 2004. Tous droits réservés.