Rails et Histoire

Albert Herter, "Le départ des poilus", gare de l’Est

Inauguré en gare de l'Est en 1926, offert à la France par son auteur, le peintre américain Albert Herter (1871-1950), comme une offrande à la mémoire de son fils aîné, jeune artiste engagé volontaire dans une section de camouflage tué près de Château-Thierry où il est enterré, le tableau monumental parfois appelé "Août 14" est une image symbolique non seulement du départ mais de la séparation et une expression du deuil où se rejoignent les familles de toutes les nationalités.

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A. Herter, "Le départ des poilus", (c) Didier Pazery, mars 2014
Albert Herter (1871-1950) Le départ des poilus
Ce que vous voyez

Ce tableau monumental (12 mètres sur 4,5 mètres, 60 mètres carrés) est une offrande à la mémoire des morts de la Grande Guerre et un souvenir des événements qui se sont passés ici en 1914. Offert à la France par le peintre américain Albert Herter, dont le fils aîné, engagé volontaire, est mort en France en 1918 où il est enterré, c’est le seul monument de la guerre sous cette forme présent en France et dans une gare, où on trouve plutôt des plaques de marbre portant le nom des victimes. Il a été pensé pour ce lieu où il a été inauguré en 1926.

What you are seeing

This enormous picture (12 by 5 metres, 60 square metres altogether) is an offering in memory of the victims of the Great War and a reminder of events which took place here in 1914. It was given to France by its painter, the American Albert Herter whose eldest son signed up voluntarily and was killed and buried in France. It is the only war memorial in France of its kind to be found in a station, where one normally finds a marble plaque engraved with the list of victims. It was specifically designed for this location and inaugurated here in 1926.

Le tableau représente, en s’inspirant de scènes réelles, le départ des hommes pour la guerre au début du mois d’août 1914. Les réservistes rejoignent leurs casernes selon un plan de mobilisation fixé à l’avance. Beaucoup partent de la gare de l’Est, tête du réseau de la Compagnie de l’Est (la SNCF a été constituée à partir des anciennes compagnies en 1937), bâtiment dessiné par l’architecte François-Alexandre Duquesney et inauguré en 1849. Le tableau n’est pas une photographie du 2 août 1914, car les familles des réservistes parisiens restent en dehors des grilles et les soldats ne sont pas en uniforme. C’est surtout dans la foule qui occupe le quai que le peintre transpose la réalité pour mieux faire comprendre le sujet du tableau : il exprime les sentiments de la société française dans sa diversité, pauvres et riches, ouvriers, artisans, paysans, écoliers et étudiants, mais aussi et surtout ceux des personnes selon leur état de vie : enfants, parents, amants, époux, et évoque une autre séparation : la perte de 8 millions de morts européens, américains, canadiens, africains, asiatiques, australiens…, après quatre années passées dans les tranchées loin des leurs. La mort glorieuse du héros central, qui lève les bras en dessinant le V de la victoire et dont le fusil est garni de fleurs, est préfigurée et acceptée. Sa conviction est moins patriotique et datée qu’universelle : il témoigne du combat unanime pour la liberté, jusqu’au sacrifice. Inspired by real scenes, the picture shows men leaving for the war at the beginning of August, 1914. The reservists enlisted at their barracks according to a pre-established mobilisation plan. Many left from the gare de l’Est, the Paris terminus of the Compagnie de l’Est’s rail network (the SNCF was not formed, by amalgamation of the previous companies, until 1937), the building designed by the architect François-Alexandre Duquesney and which opened in 1849. The painting is not a photographically accurate depiction of the 2nd August, 1914 because the families of the Parisian reservists stayed behind the barriers and the reservists would not have been in uniform yet. The crowd on the platform is used by the painter to transpose reality better to explain the subject of the painting : the feelings of every different layer of French society, rich or poor, workers, craftsmen, farmers, schoolchildren and students, but also and most importantly people according to their status in life : children, parents, lovers, spouses, and thus to invoke another separation – the loss of eight million lives amongst Europeans, Americans, Canadians, Africans, Asians, Australians…after four years spent in the trenches far from their loved ones. The glorious death of the central heroic figure, with his arms raised in the Victory V and whose rifle is decorated with flowers, is foreshadowed and accepted. The painting’s conviction is universal rather than patriotic and dated – it speaks about the unanimous fight for freedom up until the ultimate sacrifice.
Le peintre donne ainsi une image mesurée de la réalité historique d’août 1914, image que nous pensons aujourd’hui exacte : c’est avec résignation et détermination que les Français et les autres sont partis pour la guerre, davantage que dans une atmosphère de nationalisme revanchard, et dans l’espoir d’une guerre courte. Enlevés aux moissons qui commençaient, les hommes pensaient revenir aux vendanges, mais les histoires familiales que donne à voir le tableau nous font savoir qu’il n’en fut rien. The painter also gives a considered view of the historic reality of August, 1914, a view which nowadays we know to be accurate – that it was with resignation and determination that the French and others went off to the war, more than in an atmosphere of nationalist revenge, and in the hope of a short conflict. Men leaving the grain harvest thought that they would soon return for the grape harvest, but the family stories told in the picture remind us that this was far from being the case.
Il représente aussi son histoire personnelle. Albert Herter, à l’extrémité droite, abaisse son bouquet vers la terre comme il l’a fait sur la tombe de son fils, la main sur le cœur, geste dont un Américain salue le drapeau. À côté, un soldat en uniforme bleu et rouge, celui du début de la guerre, s’accroupit pour embrasser deux petits garçons, or le fils d’Albert Herter, marié depuis trois ans, avait deux très jeunes fils quand il fut tué ; l’aîné ne lui a survécu qu’un an et il n’a pas connu le second, né en mars 1918. À l’autre extrémité, à côté d’un homme en noir avec qui elle semble former un couple de parents, la femme du peintre, Adele McGinnis, lui fait pendant dans une attitude qu’elle aussi pourrait avoir devant une tombe ou un monument, ce qui confirme la fonction de mémorial du tableau ; elle regarde vers un soldat en uniforme comme le précédent qui, lui aussi, embrasse un nourrisson. The painter also shows his personal story. Albert Herter, on the right-hand edge, lowers his bouquet towards the ground as he did at his son’s grave, his hand on his heart in the gesture with which Americans salute their flag. Next to him a soldier in the blue and red uniform of the early war period crouches down to hug two little boys – Albert Herter’s son, married for three years, had had two very young sons when he was killed. The elder one survived him a year only and he never saw the younger, born in March, 1918. On the other side of the picture, next to a man in black with whom she seems to form a family couple, the painter’s wife Adele McGinnis balances him in the position she might hold in front of a tomb or a monument – she is looking at a soldier in the same uniform who is also hugging an infant.
Le choix de la couleur bleue, présente sur toute la toile, est délibéré et confirmé par les dernières restaurations : on peut y voir une accentuation du caractère symbolique de la scène, une incitation au recueillement ainsi qu’une adaptation au lieu et au point de vue du public sur le tableau. The choice of the colour blue, used across the whole canvas, is deliberate and has been confirmed during recent restoration work ; one could say that it accentuates the symbolic nature of the scene, encouraging the viewer to contemplation and helping the painting adapt to its position and the point of view of the public.

Texte : (c) Rails et histoire, 2014 / Translated into English by David Heath www.gare-de-sos.com

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