Rails et Histoire

5e partie | Les mémoires

Introduction sonore © Phonotopie

La participation collective des cheminots à la Résistance et à la Libération, les souffrances et le sacrifice des individus font l’objet de commémorations régulières dès 1944.La création de l’association Résistance-Fer en décembre 1944 exprime la volonté de regrouper l’ensemble des cheminots ayant participé à la Résistance. Elle agit pour faire obtenir décorations et pensions à ses membres et organise des cérémonies commémoratives. Ce regroupement se révèle déterminant dans la construction de l’image d’une SNCF presque unanimement résistante. Le tournage avec le soutien de la SNCF, puis le succès populaire du film La Bataille du rail, qui obtient le Grand prix du jury du Festival de Cannes en 1946, renforcent cette représentation.

Cette image se brouille dans les années 1980 avec le renouvellement des recherches historiques sur la France pendant l’Occupation et les procédures judiciaires entamées contre les responsables de la déportation des Juifs de France. La SNCF est alors poursuivie en France et aux États-Unis. Les cheminots qui ont participé à la collecte des témoignages ici présentés s’expriment à ce sujet et réagissent au discours prononcé par Guillaume Pepy à Bobigny en janvier 2011. Les rares témoins directs des convois de déportation parlent avec émotion des scènes auxquelles ils ont assisté.

Ce discours et l’appel à témoignages ont fréquemment suscité la rédaction de mémoires personnels, leurs auteurs souhaitant laisser une trace et aider les chercheurs à poursuivre leurs travaux.

© Cécile Hochard, 2015

Témoignages

© Phonotopie

Mémoires collectives et mémoire individuelle - 4 mn 25

Jean Girost
L’ANACR (Association nationale des anciens combattants de la Résistance)

Madeleine Charitas-Warocquier
L’association Résistance-Fer

Jean Courcier
La FNDIRP (Fédération nationale des déportés et internés, résistants et patriotes) et les commémorations

Guy Miclon
Les archives familiales

Jacqueline Berthou
La rédaction de la biographie de son père

Janine Boulou
La réactivation de la mémoire


© Phonotopie

La transmission de la mémoire - 13 mn 43

Jacqueline Berthou
La transmission familiale

Germaine Besset
L’écriture comme thérapie

Jacques Rigaud
La transmission aux jeunes générations

Nadine Broggi
La découverte des archives familiales

René Ketterlé
Le silence pendant 70 ans

Janine Boulou
La transmission entre les générations

Robert Calba
La difficulté de parler

Robert Quint
La mémoire et ses écueils


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© Rails et histoire

PORTRAIT

JANINE BOULOU est née en 1922 à Larche (Corrèze). Cheminote pendant la Deuxième Guerre mondiale

DERNIÈRE FONCTION À LA SNCF : Auxiliaire de bureau

DATES D’ENTRÉE ET DE DÉPART DE LA SNCF : 1940-1947

Janine Boulou a commencé à travailler à la SNCF le 30 avril 1940 et en est sortie en 1947. Elle a souvent été mutée dans différents services. Elle a travaillé à la gare de Pantin et de Noisy-le-Sec (Seine-Saint- Denis). Elle est fille de cheminot et femme de cheminot. Lorsqu’elle revient en gare de Pantin après la débâcle, un chef allemand est présent et des consignes placardées partout. Elle assiste à l’arrestation de cheminots communistes. Elle a vécu des perquisitions de bureaux par des Allemands à la recherche de tracts.

En 1943, elle est affectée au service des réclamations où son chef la fait participer à des actions de soutien à la Résistance. Après l’arrestation de ce dernier, elle se retrouve à Vaires-sur-Marne (Seine-et-Marne) au bureau du personnel. Là elle voit comment on tente de soustraire les cheminots au STO. Elle quitte la SNCF faute d’avoir pu obtenir une disponibilité après la naissance de son premier enfant.

L’appel à témoignages a encouragé Janine Boulou à rédiger le récit de ce qu’elle a vécu pendant les années d’occupation.

Enregistrement réalisé le 23 octobre 2013 par Pandélis Mavrogiannis


TRANSCRIPTION

J. Boulou : Et après donc, ben les enfants, c’est pas évident de raconter aux enfants. Vous voyez ce que je veux dire. La seule chose je pense qui aurait dû se faire, maintenant je m’en rends compte, quand moi j’étais moi-même une petite fille, mon père me disait toujours, on apprenait l’histoire jusqu’à la guerre de 14. Il me disait : « Mais c’est faux, ne crois pas ça, ma petite fille, ça s’est pas passé comme ça. » Et aujourd’hui, alors là, j’arrive à le faire maintenant avec mes arrière-petits-enfants. J’ai mes arrière-petits-enfants, j’en ai une qui a 23 ans, une qui a 21 ans et un qui a 16 ans. Alors avec eux, je parle. Même bien avant d’avoir écrit ça. Mais moi, des fois j’ai vu mes arrière-petites-filles me dire « Mémé, on nous parle de la guerre, on nous dit euh là on nous a parlé de la Résistance, de l’Occupation. Mais toi qui l’as vécue, tu dois savoir mieux qu’eux. Raconte-nous. » Voilà ! Ça a changé là, la donne a changé, vous voyez. Aujourd’hui, aujourd’hui, c’est possible.

Enquêteur : Et dans ce cas-là vous racontez ?

J. Boulou : Ah je leur raconte, je leur explique plein de choses même, oui. Mais ils sont attentifs, ils sont à l’écoute et intéressés. Alors que nos enfants à nous, on ne leur a rien dit parce que on n’avait pas eu le temps, si vous voulez, on n’avait pas le recul nécessaire, on n’avait pas envie d’en parler et eux, on leur en parlait pas non plus, ils nous interrogeaient pas.

Les reconnaissances

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Diplôme de citation à l’ordre de la SNCF, décerné à M. Edmond Gavard en raison de sa belle conduite au cours de la Libération, le 13 mai 1948 (dessin d’Albert Brenet).
Appel à témoignages, Alain Gavard
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00471978

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Ce diplôme de citation à l’ordre de la SNCF n’est pas spécifique de la période de l’après-guerre ; il est délivré aux agents pour des actes de bravoure accomplis dans le cadre de leur métier. Edmond Gavard, engagé à l’OCM (Organisation civile et militaire), aide-contrôleur technique à Dijon (Côte-d’Or), fait passer du courrier clandestin en zone libre, fournit des renseignements sur le trafic ferroviaire, en particulier des TCO, et conseille des groupes de saboteurs.


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Diplôme délivré à M. Roger Fourteau le 3 août 1948 pour avoir aidé aux passages clandestins.
Appel à témoignages, Pierre Dealberto
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00468270

- Cliquez sur l’image pour l’agrandir

La reconnaissance des actions de résistance se traduit après la fin de la guerre par la remise de diplômes ou encore de médailles. Roger Fourteau, conducteur de motrice électrique au dépôt de Pau, travaillait régulièrement sur la ligne Pau-Canfranc (Espagne), ce qui lui permettait de faire transiter du courrier par l’Espagne et d’aider au passage de la frontière.


Photographie de la visite du général de Gaulle en gare de Périgueux (Dordogne), 5 mars 1945.
Appel à témoignages, Philippe Feuvrier-Laforêt
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00468273

Cette photographie porte au verso la légende : « Lors de sa visite en Dordogne, les cheminots résistants de Périgueux reçoivent le général de Gaulle en gare le 5 mars 1945 à 8 h du matin. » Les 4 et 5 mars 1945, le général de Gaulle, alors président du Gouvernement provisoire de la République française, se rend dans le sud-ouest de la France, à Limoges, Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) et Périgueux. Cette visite s’inscrit dans le cadre de déplacements effectués dans tout le pays, afin d’affirmer le retour à la République et de se faire connaître des Français. La visite en gare de Périgueux est l’occasion de rendre un hommage particulier aux cheminots et à leur participation à la Résistance.


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Reconnaissance pour l’aide apportée à l’évasion de ressortissants du Commonwealth au nom de M. et Mme Mouton.
Appel à témoignages, Anne-Marie Laurens
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00468287

- Cliquez sur l’image pour l’agrandir

Les actions de résistance accomplies par Paul Mouton sont reconnues après la guerre par de nombreuses attestations et distinctions officielles : l’appartenance au réseau de renseignements F2, aux Forces françaises combattantes, la nomination dans l’ordre de la Légion d’honneur, au grade de Chevalier, la Croix de guerre avec palmes, la Médaille de la Résistance, un diplôme signé par le président des États-Unis Eisenhower pour avoir aidé à l’évasion de militaires alliés et la reconnaissance britannique pour la protection et l’aide aux militaires de l’Empire britannique, présentée ici.


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Carte de déporté du travail au nom de Louis Songis, datée du 27 février 1952.
Appel à témoignages, Louis Songis
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00468311

- Cliquez sur l’image pour l’agrandir

Depuis la fin de la guerre, des débats ont lieu autour de la question de la dénomination et du statut des travailleurs soumis au STO. Les associations se battent pour obtenir le titre de “déporté du travail” qui figure sur des documents officiels remis au retour d’Allemagne. La loi du 15 mai 1951 met un terme à l’utilisation de cette appellation en créant le statut “personnes contraintes au travail en pays ennemi”. Un arrêt de la Cour de cassation confirme, le 20 février 1992, l’interdiction d’utiliser le titre de “déporté”. Le 5 novembre 2008, une loi leur reconnaît la qualité de “victimes du travail forcé en Allemagne nazie” et leur accorde une carte officielle portant ce titre.

Les mémoires

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Affiche "Le train blindé allemand ayant servi aux prises de vue du film Bataille du Rail sera exposé en gare de …"
© Coll. Musée de la Résistance nationale - Champigny-sur-Marne - Fonds André Delage
- Cliquez sur l’image pour l’agrandir

Après la sortie de Bataille du rail, un train blindé allemand capturé par les soldats de la 1re Armée française et qui a été utilisé dans le film circule dans de nombreuses gares françaises. Il présente une exposition de photographies du tournage et contient une salle de projection. Cette exposition payante (5 francs au profit de Résistance-Fer et de l’aide aux familles) remporte un énorme succès.


Photographie de René Pottier, en compagnie de son épouse Andrée-Jane et de leur fille Andrée, vers 1932-1933.
© Collection personnelle D. Ancelet-Netter

On ne connaissait jusque-là qu’une photographie de René Pottier. L’appel à témoignages a permis de découvrir des documents le concernant conservés par son épouse puis par sa nièce, Dominique Ancelet-Netter, qui viennent d’être confiés aux Archives nationales. René Pottier, né le 8 décembre 1899, inspecteur à la SNCF, est un des inventeurs, avec Louis Armand, du système TIA (Traitement intégral Armand) et membre du NAP-Fer. Arrêté le 24 juin 1944, il est emprisonné à Fresnes (tout comme Armand qui, lui, est libéré) et déporté le 16 août 1944 ; il décède à Ellrich le 27 février 1945. Son souvenir et sa mémoire sont honorés après la Libération, il est notamment décoré de la Croix de Guerre avec palmes, de la Légion d’honneur, mais son nom disparaît petit à petit de la liste des grandes figures de la résistance cheminote.


Couverture de “Les histoires de Joséphine. Le débarquement et le platane”,
roman-photo réalisé par Olivier Vidal
à partir des souvenirs de sa grand-mère en 2012.

Appel à témoignages, Olivier Vidal
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00448546

Couverture de "Histoire de Rose",
autobiographie rédigée par Rose Vincent,
publiée aux éditions JPB en 2001.

Appel à témoignages, Rose Vincent
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00468317

L’appel à témoignages a permis à Rails et histoire de recueillir de nombreux mémoires, biographies et autobiographies qui ont été transmis au Service de la documentation et des archives de la SNCF pour numérisation. Leur forme et leur contenu sont extrêmement divers : de l’ouvrage publié à compte d’auteur au roman-photo réalisé à partir des souvenirs d’une grand-mère, en passant par le tapuscrit rédigé à l’attention de l’entourage de l’auteur. Parfois, ce sont quelques pages manuscrites écrites en réponse à l’appel à témoignages qui leur a permis d’organiser leurs souvenirs.

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