Rails et Histoire

2e partie | La guerre 1939-1940

Introduction sonore © Phonotopie

La France déclare la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939, deux décennies après la fin du précédent conflit. Plus de cinq millions d’hommes sont mobilisés, environ la moitié rejoint les unités combattantes envoyées dans le nord-est du pays, le long de la ligne Maginot, dans les Alpes ou en mer. Après trois semaines de combats, militaires français et allemands reprennent leurs positions initiales.

La période appelée « drôle de guerre » commence alors : huit mois au cours desquels rien ou presque ne se passe. L’offensive allemande lancée sur la Belgique et les Pays-Bas y met un terme brutal le 10 mai 1940. Les blindés de la Wehrmacht contournent la ligne Maginot et pénètrent en France. Il leur faudra moins d’un mois pour atteindre Paris. L’armée française s’effondre, près de 100 000 soldats sont tués et 1 850 000 sont faits prisonniers. Le 17 juin, le maréchal Pétain appelle à la cessation des combats et demande l’armistice. Il réunit l’Assemblée nationale le 10 juillet à Vichy, obtient les pleins pouvoirs et devient le chef de l’« État français ».

Du 10 mai au 17 juin, des millions de personnes sont évacuées, de façon plus ou moins organisée, ou quittent leur domicile, souvent sans destination précise, pour fuir l’avancée des troupes ennemies : c’est l’exode.

Les chemins de fer sont réquisitionnés par les autorités militaires dès le 24 août 1939 afin d’organiser l’acheminement des troupes et du matériel. Des services entiers quittent la capitale vers des villes de repli. Un quart des cheminots est mobilisé et plus de la moitié relève de l’affectation spéciale. Leur participation à l’effort de guerre passe par une augmentation du temps de travail qui atteint jusqu’à 60 heures hebdomadaires.

© Cécile Hochard, 2015

Témoignages

© Phonotopie

L’exode de mai-juin 1940 - 12 mn 22

Maxime Ledru
L’exode en train de Margny-lès-Compiègne (Oise) à Dax (Landes)

Serge Bedu
L’évacuation des cheminots du service Voie et Bâtiments du Bourget (Seine-Saint-Denis)

Francis Catheline
L’évacuation des apprentis de Chartres (Eure-et-Loir)

Serge Ponchon
Le périple de Saint-Quentin (Aisne) jusqu’à la Drôme


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© Rails et histoire

PORTRAIT

MAXIME LEDRU est né en 1926 à Margny-lès-Compiègne (Oise).
Cheminot pendant la Deuxième Guerre mondiale

DERNIÈRE FONCTION À LA SNCF : Ingénieur chef de dépôt à Bobigny (Seine-Saint-Denis)

DATES D’ENTRÉE ET DE DÉPART DE LA SNCF : 1943-1983

Maxime Ledru a grandi dans la cité cheminote de Margny-lès-Compiègne (Oise), son père était surveillant de dépôt à Compiègne. Il est entré à la SNCF comme auxiliaire ouvrier ajusteur le 28 mars 1943 dans ce même dépôt, après avoir obtenu son brevet supérieur. Il est ensuite muté à Creil (Oise) puis à Petit-Thérain (Oise) pendant les années d’occupation. Il part faire son service militaire en 1946 en Allemagne, dans l’artillerie. À son retour en France, il devient ouvrier professionnel à Tergnier (Aisne) en juin 1948. Maxime Ledru est ensuite, successivement, chauffeur, mécanicien, chef mécanicien, chef de traction principal, chef de dépôt et enfin ingénieur chef de dépôt au moment de son départ à la retraite en 1983. Toute sa carrière s’est faite au service de la traction, où il a été le témoin de l’évolution du matériel pendant ses quarante années de carrière : « J’ai débuté sur des machines du XIXe siècle… et quand je suis parti en retraite il y avait des TGV avec des ordinateurs de bord. »

Maxime Ledru a été très heureux de pouvoir témoigner car il estime important de communiquer à ses petits-enfants son histoire et ses souvenirs, ses parents ne lui ayant jamais raconté l’histoire familiale. En parallèle de son témoignage, il rédigeait au moment de l’entretien ses mémoires.

Enregistrement réalisé le 14 mars 2013 par Cécile Hochard


TRANSCRIPTION

M. Ledru : On pensait pas que c’était possible que les Allemands arrivent aussi vite. Disons qu’on est partis à pied.

Enquêteur : Ah oui, vous êtes parti en exode à ce moment-là ?

M. Ledru : On est partis à pied… avec une voiture d’enfant pour charger les bagages, et puis tout le monde est parti sur la route. Bon, on faisait 15 km dans la journée, on dormait, on a dormi dans des granges… et puis au bout de… oh, on a fait combien, peut-être 50-60 km, et on nous a dit que les Allemands étaient arrêtés, qu’on pouvait rentrer chez soi. On s’est retrouvés à Compiègne, on a retrouvé notre logement, quoi. Mais on est rentré pour ne… papa qu’était resté nous a dit : le dépôt est évacué à La Roche-sur-Yon. Alors ceux du dépôt de Compiègne étaient arrêtés, et c’était les derniers trains qui partaient. On est monté dans un train de réfugiés… en gare de Compiègne. On est restés comme ça, on s’est retrouvés à Dax.

Enquêteur : Ah oui, un grand voyage !

M. Ledru : C’était les… comment dirais-je… les évacuations de la région de Compiègne. C’était un train complet de réfugiés de toute la région de Compiègne. Disons, ça a été organisé… Gare du Nord, je sais plus exactement. Y’a eu des bus qui nous ont emmenés dans une autre gare et j’suppose que c’était ou Austerlitz pour pouvoir partir ou pour se retrouver à Dax. Tout a été organisé. On est arrivé à Dax, y’avait des autocars qui nous attendaient et en fonction des familles, on était dans des familles d’accueil. Et nous, on s’est retrouvés chez un sabotier, qui était à Pouillon, à côté, à environ une quinzaine de km de Dax, 15-20 km de Dax. Y’avait un sabotier qui avait une grande maison et qui avait donné une partie de sa maison pour des réfugiés. Alors on s’est retrouvés là avec mes frères, mes soeurs, puis maman. On n’est pas restés longtemps. On a évacué au mois de juin. Donc on a évacué en juin 40. On est rentrés vers fin septembre-début octobre, on était rentrés.

Enquêteur : Ah oui. Donc vous avez quand même passé tout l’été à Dax ?

M. Ledru : Oui… ah bah oui, tout l’été à Pouillon.

Enquêteur : Et pour remonter, c’était en train aussi ?

M. Ledru : En train, oui, oui. Ben, dès que les ponts – parce que les ponts de la Loire avaient sauté –, dès que les ponts ont été refaits, rétablis les ponts provisoires, les Allemands – toutes ces voieslà étaient sécurisées –, ils ont permis les trains de réfugiés de remonter. Alors y’avait des trains de réfugiés, y’avait des Belges qui remontaient et nous on s’est retrouvés en gare de Compiègne.

La déclaration de guerre

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Une du journal L’Oeuvre du samedi 2 septembre 1939
Appel à témoignages, Robert Basquin
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00467714

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Le 1er septembre 1939, les gouvernements français et britannique décrètent la mobilisation générale à la suite de l’invasion allemande en Pologne. La guerre est déclarée deux jours plus tard en application des traités d’assistance mutuelle entre les trois pays. Robert Basquin raconte dans son témoignage : « Je suis allé à la gare de l’Est le 2 septembre parce qu’il y avait déjà des appelés pour la mobilisation. On avait tellement parlé en 14 du départ des troufions pour aller sur le front que j’étais allé à la gare de l’Est et j’ai acheté le journal. »


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Pages du carnet de route de Louis Zingraff
Appel à témoignages, Pierre Zingraff
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00472007

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Louis Zingraff, entré à la Compagnie du Nord en 1919, retraité en 1948, a tenu, depuis 1931 et sa nomination comme mécanicien au dépôt de Blainville, le journal quotidien des trains qu’il conduisait. La page présentée couvre la période du 30 août au 13 septembre 1939 et montre la mobilisation du chemin de fer : participation à l’évacuation de Strasbourg les 3 et 4 septembre, puis transports militaires à partir du 5. Trafic militaire (troupes, matériel, trains sanitaires, ravitaillement) et trafic commercial se mêlent pendant toute la drôle de guerre.


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Livret militaire de Jean Scheller
Appel à témoignages, Jean Scheller
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00468306

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Jean Scheller, né en 1914, est facteur mixte* à la gare de Nantes-Orléans juste avant la guerre. Son livret militaire nous apprend qu’il est mobilisé dès le 2 septembre 1939, et affecté au 5e régiment du génie de sapeurs du chemin de fer, à Versailles, qui comprend de nombreux cheminots. Pendant la guerre 1939-1940, environ la moitié des cheminots mobilisables relève de l’affectation spéciale, c’est-à-dire qu’ils poursuivent l’exercice de leur métier ; c’est notamment le cas des « roulants » et des ouvriers des ateliers, ces derniers souvent réquisitionnés par les autorités militaires travaillent à la production de munitions.

* facteur mixte : agent de l’Exploitation préposé à la circulation et aux fonctions commerciales.

L’été 1940

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Double page consacrée à l’exode, extraite du carnet de notes tenu par Jean Didier pendant la guerre, 15 au 24 juin 1940
Appel à témoignages, Jean Didier
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00468260

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Le rédacteur de ce carnet, né en 1925, habitait à Audun-le-Roman (Meurthe-et-Moselle) pendant la drôle de guerre. La première page est datée du 1er novembre 1939 et les événements sont relatés de manière de plus en plus détaillée à partir du 10 mai 1940, jour du premier bombardement sur la région, qui provoque la fuite de nombreux habitants de la ville. Le récit du départ de Jean Didier, en compagnie de sa mère et de sa soeur, le 15 mai, sans destination précise, les détails des trajets effectués à pied, en train, en car, relatent ce que fut cette période de l’exode pour des millions de personnes. Le périple de Jean Didier et de sa famille s’achève à La Gardette (Indre) le 27 mai, où ils demeurent jusqu’au 16 septembre 1940.


Photographie d’un train évacuant des cheminots et leurs familles, juin 1940
Appel à témoignages, Renée Bey
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00471964

Ce train parti de Saincaize (Nièvre), composé de voitures et de wagons récupérés sur le triage (dont l’un plein de boîtes de sardines qui leur ont permis de se nourrir), a été arrêté par l’avancée allemande à Gannat (Allier). Après huit jours passés en pleine voie, ces réfugiés ont été rapatriés à Saincaize. C’est le père d’une camarade d’école du témoin, photographe de métier, qui a pris cette photographie, le train évacuant des cheminots mais également des habitants de la ville.


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Double page du carnet de route tenu par Edmond Cacaut pendant la retraite de l’armée française en juin 1940.
Appel à témoignages, Daniel Cacaut
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00467762

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Mobilisé le 17 avril 1940 au 5e régiment du Génie à Versailles (Yvelines), 2e compagnie de sapeurs, Edmond Cacaut retrace dans son carnet le trajet effectué jusqu’à Vierzon du 13 au 21 juin, date à laquelle il est fait prisonnier par les Allemands. Il est libéré le 24 juillet 1940 avant son transfert en Allemagne, comme une partie des agents de la SNCF.


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Certificat individuel de rapatriement de réfugié par chemin de fer, Lourdes (Hautes-Pyrénées), 9 septembre 1940.
Appel à témoignages, Jean Serain
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, D00468308

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À la suite de la signature de l’Armistice le 22 juin 1940, le rapatriement des réfugiés en zone occupée fut mis en place. Par l’article 16 de la Convention d’Armistice, le Gouvernement Français s’engageait à organiser le retour des réfugiés chez eux. Ce document nominatif était délivré afin de l’échanger en gare contre un billet de train gratuit.


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Carte du réseau ferré français après la défaite, novembre 1941
Appel à témoignages, Philippe Delvallée
© SNCF, Service archives documentation, archives historiques, en cours de classement

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La Moselle et l’Alsace sont annexées de fait par l’Allemagne à l’été 1940. Leur réseau ferré dépend désormais de la Reichsbahn. Dans la zone occupée, les transports sont rattachés à la WehrmachtVerkehrsdirektion de Paris (WVD : direction des transports de la Wehrmacht, qui devient après juin 1942 une autorité civile sous le nom de HVD), divisée en cinq directions régionales (EBD) : Paris-Nord, Paris-Sud, Paris-Est, Paris- Ouest et Bordeaux. La WVD de Bruxelles contrôle le réseau ferré de la zone du Nord-Est, interdite au retour des réfugiés jusqu’en décembre 1941. Cette “zone interdite” divisée en deux EBD (Lille et Nancy) inclut deux départements dont l’administration tout entière est rattachée au commandement militaire de Bruxelles : le Nord et le Pas-de-Calais. En zone libre, la surveillance allemande n’existe pas avant l’invasion du 11 novembre 1942, ce qui n’empêche pas le trafic d’être largement affecté par les priorités allemandes à satisfaire.

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